Garder le résultat à l’esprit n’était pas aisé, mais il refusait de le coucher par écrit. N’importe qui aurait pu le lui subtiliser et l’utiliser avec ou sans sa permission, ce qui lui eût fait perdre toute possibilité de revenir éventuellement sur sa décision. Il grava donc la série dans sa mémoire puis effaça ses calculs et se rendit dans le réfectoire pour prendre son petit déjeuner en compagnie des autres cosmonautes.
* * *
— Je vous remets une copie de mon code, Francesca, et à vous aussi, Irina. La dernière est pour Hiro Yamanaka. Désolé, Janos, ajouta Heilmann en arborant un large sourire, mais il ne reste plus d’obus pour vous. Le général O’Toole vous laissera peut-être fournir son code à une des bombes.
— Ne vous tracassez pas pour moi, Herr amiral, répondit Tabori en grimaçant. Il existe des privilèges dont je peux me passer.
Heilmann avait soigné la séance de présentation de l’amorçage des armes nucléaires et fait imprimer plusieurs exemplaires de son code. Il tirait visiblement du plaisir à expliquer à ses collègues de quelle manière il l’avait mis au point. À présent, il les invitait avec sollicitude à apporter leur contribution à l’œuvre de destruction.
Francesca était aux anges. Ce reportage s’annonçait excellent. O’Toole pensa que c’était elle qui avait dû suggérer à Heilmann d’organiser une pareille mise en scène, mais il ne tarda guère à reporter son attention sur d’autres sujets. Son calme le sidérait. Après s’être livré à une introspection frénétique et pénible, il accomplirait son devoir sans la moindre hésitation.
Ce fut avec nervosité que l’amiral Heilmann tapa son code sur le pavé numérique de la première bombe (il reconnut qu’il se sentait un peu tendu), et il oublia où il en était. Les concepteurs avaient prévu une telle éventualité et installé deux voyants, un vert et un rouge, dans la partie supérieure des claviers. Sitôt que dix chiffres étaient saisis, l’un d’eux s’allumait pour indiquer si cet élément du code était ou non correct. Les responsables de la sécurité avaient exprimé leurs inquiétudes de voir cette modification compromettre la fiabilité du système (il était plus rapide de trouver une combinaison de dix chiffres que de cinquante), mais les tests effectués avant le lancement avaient démontré l’utilité de tels témoins.
À la fin de la deuxième série de dix chiffres la lumière rouge clignota.
— J’ai dû me tromper quelque part, marmonna Heilmann avec embarras.
— Plus fort, réclama Francesca.
Elle filmait la scène et veillait à garder en permanence toutes les bombes et leurs berceaux dans le champ de sa caméra.
— J’ai fait une erreur, répéta l’amiral. Vos commentaires m’ont distrait. Mais je devrai attendre trente secondes avant de pouvoir recommencer.
Quand Heilmann eut terminé, le Dr Brown se mit à l’ouvrage sur la deuxième bombe. Il semblait presque s’ennuyer. En tout cas, cet « honneur » ne lui inspirait aucun enthousiasme. Ensuite, ce fut au tour d’Irina Turgenyev qui fit un commentaire concis mais plein de conviction sur la nécessité de détruire Rama.
Ni Hiro Yamanaka ni Francesca ne dirent un mot, mais l’Italienne les impressionna tous en fournissant les trente premiers chiffres de mémoire bien qu’elle n’eût découvert le code d’Heilmann qu’une heure plus tôt. C’était un exploit.
Vint le tour du général O’Toole, qui s’avança avec un sourire plein d’assurance. Ses compagnons l’applaudirent, pour exprimer le respect qu’il leur inspirait et reconnaître l’âpreté du combat intérieur qu’il avait dû mener. Il réclama le silence et expliqua qu’il avait mémorisé les cinquante chiffres. Il saisit la première dizaine puis fit une pause d’une seconde lorsque le voyant vert s’alluma. À cet instant, il revit dans son esprit une des fresques du premier étage de la chapelle Saint-Michel, à Rome. Un jeune homme en robe bleue levait les yeux vers le ciel, dressé sur les marches du monument à Victor-Emmanuel pour prêcher aux multitudes rassemblées autour de lui. Et le général entendit une voix puissante lui ordonner :
— Non.
Il se tourna brusquement.
— Vous avez dit quelque chose ? demanda-t-il aux autres cosmonautes.
Tous secouèrent la tête. Déconcerté, O’Toole reporta son attention sur la bombe. Il essaya de se rappeler la deuxième dizaine de chiffres, mais son esprit était vide. Son cœur s’emballait. Il se demandait : Quelle était cette voix ? et sa décision d’accomplir son devoir s’était évaporée.
Il prit une inspiration profonde et fit demi-tour pour traverser la vaste soute. Il passait devant ses collègues qui restaient interdits quand Heilmann lui hurla :
— Mais que faites-vous, bon sang ?
— Je retourne dans ma cabine, répondit-il sans ralentir le pas.
— Vous n’allez pas amorcer ces bombes ? voulut alors savoir le Dr Brown.
— Pas pour l’instant, en tout cas.
Le général O’Toole demeura dans sa cabine tout le reste du jour. Heilmann passa le voir une heure après l’incident et lui posa la question qui lui tenait à cœur après un rapide échange de propos sans importance.
— Comptez-vous reprendre le processus d’amorçage des bombes ?
O’Toole secoua la tête.
— J’en avais la ferme intention, mais… En dire plus eût été inutile. L’amiral se leva.
— J’ai ordonné à Yamanaka d’installer les deux premières charges dans le tunnel d’entrée de Rama. Elles seront en place avant le dîner, si vous changez d’avis d’ici là. Nous laisserons pour l’instant les trois autres dans la soute.
Il fixa son collègue un long moment, puis ajouta :
— J’espère que vous vous ressaisirez rapidement, Michael. Nous avons déjà de sérieux problèmes avec le Q.G.
Quand Francesca arriva avec sa caméra deux heures plus tard, les mots qu’elle employa pour s’adresser à lui indiquaient clairement que tous le croyaient sur le point de craquer. Elle lui affirma qu’il n’avait rien à craindre. Il n’aurait pas à faire de déclaration officielle. Les autres ne l’auraient pas accepté, pour ne pas ternir leur propre image par association. Non, il était évident qu’il souffrait d’un problème nerveux.
— Je leur ai conseillé de ne pas venir vous déranger, ajouta-t-elle sur un ton compatissant.
Elle parcourut la cabine du regard afin de repérer les meilleurs cadrages pour son interview puis précisa :
— Le vidéophone n’arrête pas de sonner, depuis que j’ai envoyé l’enregistrement pris ce matin.
Elle alla jusqu’au bureau pour répertorier ce qui s’y trouvait et prit la statuette.
— N’est-ce pas saint Michel de Sienne ? O’Toole réussit à sourire.
— Tout juste, et je présume que vous avez également reconnu le personnage crucifié.
— C’est parfait, absolument parfait… Écoutez, Michael, vous savez déjà ce que j’attends de vous. Je souhaite vous dépeindre sous un jour favorable. Je ne prendrai pas de gants, mais j’aimerais que ceux qui réclament votre tête entendent votre version des faits…
— Ils veulent déjà ma peau ?
— Naturellement, et ça va empirer. Plus vous tarderez à amorcer les bombes, plus on vous haïra.
— Pourquoi ? protesta O’Toole. Je n’ai commis aucun crime. Je n’ai fait que reporter à plus tard le déploiement d’un dispositif de destruction dont la puissance dépasse…
— C’est secondaire, l’interrompit-elle. Pour l’opinion publique, vous n’avez pas fait votre boulot : autrement dit protéger la population de la Terre. Tous sont terrorisés, là-bas. Ils ne comprennent pas ce qui se passe. On leur a affirmé que Rama serait détruit et voilà que vous rechignez à les délivrer de leurs cauchemars.
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