— Cauchemars… c’est le terme qu’a employé Bothwell.
— Que vous a-t-il dit ?
— Oh, rien ! Quoi d’autre ?
— Je veux vous présenter sous votre meilleur jour. Allez vous donner un coup de peigne et enfiler un uniforme plus, présentable que cette combinaison défraîchie. Avec un peu de fond de teint vous aurez une mine moins déconfite.
Elle retourna vers le bureau.
— Et nous ajouterons quelques photos de votre famille à ces représentations de Jésus et de saint Michel. Réfléchissez bien à ce que vous me direz. Il va de soi que je vous demanderai pourquoi vous n’avez pas amorcé les bombes, ce matin. Elle s’avança pour le prendre par l’épaule.
— Je laisserai entendre dans mon introduction que vous avez été soumis à un stress important. Vous êtes seul juge, mais reconnaître que vous n’êtes pas dans votre état normal pourrait servir vos intérêts, surtout aux États-Unis.
Le général O’Toole était au supplice, alors que la journaliste achevait ses préparatifs.
— Est-ce vraiment indispensable ? demanda-t-il, de plus en plus mal à l’aise.
— Seulement si vous ne voulez pas que toute l’humanité vous considère comme un traître, répondit-elle sèchement.
* * *
Janos passa le voir peu avant le dîner.
— Votre interview a été excellente, mentit-il. Au moins avez-vous soulevé des problèmes d’éthique sur lesquels chacun de nous devrait se pencher.
— J’ai été stupide de débiter ce fatras philosophique. J’aurais dû suivre les conseils de Francesca et mettre mes hésitations sur le compte de la fatigue.
— Ce qui est fait est fait, Michael. Je ne suis pas venu passer en revue les événements de la journée, car je suis certain que vous n’avez pas besoin de moi pour cela. Non, je désirais seulement vous demander si je pourrais vous être utile.
— Je ne crois pas, Janos. Mais merci quand même. Leur conversation s’enlisait. Tabori se leva et se dirigea vers la porte.
— Qu’allez-vous faire, à présent ? demanda-t-il.
— J’aimerais bien le savoir, lui avoua O’Toole.
* * *
Le bloc constitué par les vaisseaux Rama et Newton se ruait vers la Terre. Chaque jour, la menace devenait plus angoissante. L’énorme cylindre suivait toujours une trajectoire hyperbolique qui s’achèverait par une collision dévastatrice si nulle correction n’y était apportée. Le point d’impact prévu se situait dans l’État du Tamil Nadu, au sud de l’Inde, non loin de la ville de Madurai. Chaque soir, des physiciens étaient invités sur des plateaux de télévision pour tenter d’expliquer au public à quoi il fallait s’attendre, et les termes « ondes de choc » et « rejets » avaient été bannis de toutes les soirées mondaines.
Les médias prenaient Michael O’Toole à partie. Francesca avait vu juste. Le général américain était devenu la cible de la fureur de tout un monde. On suggéra même de le faire passer en cour martiale et de l’exécuter à bord de Newton pour crime contre l’humanité. Ses accomplissements et son dévouement altruiste étaient relégués dans l’oubli. Son épouse dut quitter leur appartement de Boston pour se réfugier chez une amie qui vivait dans le Maine.
L’indécision le torturait. Il savait quel mal causait à sa famille et à sa carrière son refus d’exécuter cet ordre, mais chaque fois qu’il se croyait prêt à amorcer les bombes un « non » catégorique résonnait dans ses oreilles.
Les propos tenus à Francesca lors de sa dernière interview manquèrent de cohérence. Cela se passait la veille de l’appareillage du vaisseau scientifique. La journaliste ne le ménagea pas. Quand elle lui demanda pourquoi Rama n’avait pas encore entamé une manœuvre pour modifier sa trajectoire, s’il voulait se satelliser autour de la Terre, O’Toole releva la tête et lui rappela qu’un aérofreinage – la technique qui consistait à dissiper l’énergie dans les airs sous forme de chaleur – constituait le moyen le plus efficace pour se placer en orbite autour d’un corps planétaire doté d’une atmosphère. Mais lorsqu’elle lui offrit une opportunité de développer ses explications et de préciser comment Rama pourrait modifier ses superstructures pour se doter de surfaces portantes, il ne répondit rien. Il se contenta de la fixer, l’air absent.
O’Toole alla se joindre au reste de l’équipe pour un dîner d’adieux avant que Brown, Sabatini, Tabori et Turgenyev ne repartent pour la Terre. Sa présence gâcha les festivités. Irina fut la plus désagréable. Elle lui adressa des reproches haineux et refusa de s’asseoir à sa table. David Brown ne lui prêta pas attention et ne parla en se perdant dans les détails que du laboratoire qu’on construisait au Texas pour étudier le crabe biote capturé. Seuls Francesca et Janos se montrèrent amicaux avec le général qui retourna dans sa cabine dès la fin du dîner, sans saluer personne.
Le lendemain matin, moins d’une heure après le départ du vaisseau scientifique, il appela l’amiral Heilmann pour solliciter une entrevue.
— Vous avez enfin changé d’avis ? demanda l’Allemand quand O’Toole entra dans son bureau. Parfait. Il n’est pas trop tard. Nous sommes seulement à I-12 jours. Si nous ne perdons plus de temps, nous pourrons faire sauter les bombes à I – 9.
— Je suis sur le point de prendre une décision, Otto, mais je ne l’ai pas encore fait. J’ai longuement réfléchi à la situation et deux choses pourraient m’aider : m’entretenir avec le pape et descendre dans Rama.
Heilmann fut visiblement dépité par sa réponse.
— Merde, voilà que ça recommence. Nous…
— Vous ne comprenez pas, Otto, lui dit l’Américain en le fixant droit dans les yeux. C’est pour vous une excellente nouvelle. Sauf s’il se produit un imprévu pendant ma conversation avec le souverain pontife ou ma visite du vaisseau extraterrestre, j’amorcerai ces engins dès mon retour.
— Est-ce bien vrai ?
— Vous avez ma parole.
* * *
Le général O’Toole exprima tout ce qui le tourmentait dans le long monologue qu’il adressa au pape. Il savait que des tiers l’écoutaient mais n’en faisait pas cas. Une seule chose importait pour lui : pouvoir exécuter ses ordres en ayant bonne conscience.
Puis il attendit la réponse, avec impatience. Quand l’image de Jean-Paul V apparut finalement sur l’écran, ce dernier était assis dans la salle du Vatican où avait eu lieu leur rencontre. Cette fois, il dissimulait dans sa main droite un ordinateur de poche auquel il jetait parfois des coups d’œil.
— J’ai prié pour vous, mon fils, dit-il. Surtout cette dernière semaine, depuis que vous êtes confronté à ce cas de conscience. Je n’ai aucun conseil à vous donner. Je m’interroge autant que vous. Nous pouvons seulement espérer que Dieu, dans Sa sagesse, répondra sans ambiguïté à vos prières.
« Mais vous avez abordé des questions d’ordre spirituel et je puis faire quelques commentaires en espérant qu’ils vous seront utiles. Je ne saurais dire si la voix que vous entendez est ou non celle de saint Michel, ou si vous avez eu ce que l’on appelle une révélation, mais je sais que des hommes font des expériences que l’on qualifie de mystiques parce qu’il n’existe pas de terme plus approprié pour les définir. C’est un fait avéré que ne peuvent expliquer ni le rationalisme ni la science. Avant de devenir l’apôtre Paul, Saul de Tarse a été aveuglé par une lumière céleste qui l’a poussé à se convertir au christianisme. Cette voix est peut-être celle de saint Michel, vous seul pouvez en décider.
« Comme nous en avons discuté voici trois mois, Dieu a certainement créé les Raméens. Mais il a aussi créé les virus et les bactéries qui infligent aux hommes la mort et la souffrance. Pour pouvoir Lui rendre grâces, à titre individuel ou collectif, notre espèce doit survivre. Il ne pourrait exiger de nous que nous nous laissions anéantir sans réagir.
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