Il saisit des instructions.
— Une minute, intervint Nicole. Ne serait-il pas utile d’essayer de comprendre ce qui se passe, avant d’entreprendre quoi que ce soit ?
Ses compagnons interrompirent leurs activités pour attendre la suite.
— Heilmann, Yamanaka et une capsule ont disparu, ajouta-t-elle en faisant lentement le tour de la salle. Et quelqu’un a essayé de décrypter le code d’amorçage des bombes nucléaires du tunnel. Il advient également qu’après avoir fonctionné correctement pendant des centaines de jours – en tenant compte des simulations effectuées avant l’appareillage – le logiciel de vidéo-communications perd brusquement les pédales. L’un de vous aurait-il une explication cohérente à me proposer ?
Il y eut un long silence.
— Le général O’Toole a avancé l’hypothèse d’une attaque. Cette suggestion est toujours valable, déclara Richard. Des Raméens ont pu saboter le programme après que nos collègues ont dû fuir pour sauver leur peau.
Nicole était sceptique.
— Rien de ce que j’ai vu ici ne laisse supposer que des extraterrestres, ou tout simplement des biotes, sont montés à bord. Faute de preuves…
— Heilmann et Yamanaka ont pu essayer de déchiffrer le code du général, avança Wakefield. Ensuite, ils ont pris peur et…
— Attendez ! Attendez ! cria Nicole. Il y a du nouveau, sur le moniteur.
Les deux hommes se tournèrent à temps pour voir le visage de l’amiral se matérialiser sur l’écran.
* * *
— Je vous salue, général O’Toole, dit-il en souriant. La diffusion de ce message a été déclenchée par votre passage dans le sas de Newton. Le cosmonaute Yamanaka et moi-même l’avons enregistré avant de quitter le bord dans une des capsules, trois heures avant I-9. L’ordre d’évacuation nous est parvenu moins de soixante minutes après que vous êtes allé vous promener dans Rama. Nous avons attendu votre retour le plus longtemps possible, mais nous devons suivre nos instructions.
« Les vôtres sont simples et sans ambiguïté. Vous devez fournir votre code aux deux charges du tunnel et aux trois qui restent dans la soute. Vous disposerez ensuite de huit heures pour quitter le bord dans la dernière capsule. Ne faites pas attention aux décrypteurs qui sont à l’ouvrage sur les bombes installées dans la coque de Rama. Le Q.G. nous a ordonné de tester de nouvelles techniques de décodage top secret. Vous pourrez constater qu’il est facile de les démonter à l’aide de simples pinces et de cisailles.
« Le programme chargé dans le système de navigation de la capsule restante vous conduira à un rendez-vous avec un remorqueur de l’A.S.I. Votre seul travail consistera à indiquer l’instant exact de votre départ. Je dois cependant préciser que les algorithmes ne sont prévus que pour un appareillage effectué avant I-6. Passé ce délai, les paramètres perdront de leur précision et il sera pratiquement impossible de vous récupérer.
Heilmann fit une courte pause puis ajouta sur un ton pressant :
— Ne perdez plus une seconde, Michael. Armez les bombes et embarquez immédiatement dans la capsule. Nous y avons déjà chargé la nourriture et tout ce qui vous sera utile. Bonne chance… et à bientôt sur Terre.
— Je suis certain qu’ils n’ont pas couru de risques inutiles et se sont empressés de filer pour pouvoir embarquer des réserves supplémentaires à bord de leur capsule, expliqua Wakefield. Avec des engins aussi légers, le moindre kilo peut faire la différence.
— Entre quoi et quoi ? voulut savoir Nicole.
— Eh bien, se placer en orbite autour de la Terre et passer bien trop vite près d’elle pour être secourus.
— Dois-je en déduire qu’un seul d’entre nous aura la possibilité de partir d’ici ? s’enquit sombrement O’Toole.
Richard s’accorda un délai de réflexion avant de répondre :
— Je le crains. Tout est fonction de l’instant du départ, et quelques calculs sont nécessaires pour le déterminer avec précision. Mais je ne vois pas pourquoi nous n’essaierions pas de partir à bord du vaisseau militaire. J’ai reçu une formation de pilote en second, après tout. Il est exact que nos possibilités seront limitées par sa masse mais en larguant tout le superflu nous devrions réussir… si les chiffres le confirment.
Ils chargèrent Nicole de dresser un inventaire des réserves placées dans la capsule, de déterminer leur utilité et de faire une approximation du poids et du volume des denrées indispensables à deux ou trois voyageurs. Richard, qui eût de loin préféré regagner la Terre à bord du vaisseau militaire, lui demanda en outre de consulter son manifeste et de déterminer ce qu’ils pourraient jeter par-dessus bord.
Pendant que Wakefield et O’Toole utilisaient les ordinateurs du centre de commandement, elle alla dans la soute et fit une étude approfondie de la capsule restante. Ces engins, habituellement utilisés par une seule personne pour des activités extra-véhiculaires, pouvaient également servir de canots de sauvetage. Il y avait de la place pour deux hommes et l’équivalent d’une semaine de vivres, dans l’habitacle minuscule. Trois occupants ? s’interrogea-t-elle. Impossible. Pour loger le troisième il faudrait retirer des étagères et il ne resterait plus assez d’espace pour ranger le reste. Elle essaya de s’imaginer coincée derrière les sièges pendant sept ou huit jours. Ce serait encore pire qu’au fond du puits.
Elle dressa l’inventaire de l’approvisionnement fourni par Heilmann et Yamanaka. La nourriture était à peu près correcte pour une semaine de voyage, tant en quantité qu’en variété, mais le nécessaire médical laissait à désirer. Elle prit des notes et établit la liste de ce qu’elle considérait comme indispensable à deux personnes, calcula la masse et le volume, puis traversa la soute.
Son regard fut attiré par les bombes nucléaires couchées dans leurs berceaux à côté du sas d’entrée de la capsule. Elle s’avança et tendit les mains pour caresser le métal poli. Voilà donc les premiers moyens de destruction à grande échelle mis au point par l’homme, se dit-elle. Les chefs-d’œuvre de la physique du XX esiècle.
Nous donnons de notre espèce une image lamentable, songea-t-elle en se glissant entre les engins de mort. Des inconnus passent dans les parages. Ils ne parlent pas notre langue mais découvrent où nous vivons. Et dès qu’ils arrivent à l’angle de la rue, alors que nous ignorons encore tout de leurs intentions, nous décidons de les désintégrer.
Elle continua en direction des quartiers de l’équipage, en proie à une profonde tristesse. Ton problème, c’est que tu exiges bien trop de toi-même, de ceux que tu aimes, et même de l’ensemble de ton espèce. Tu oublies que l’humanité est encore immature.
Des nausées la contraignirent à s’arrêter. Qu’est-ce qui m’arrive ? Comment de simples bombes peuvent-elles me faire un pareil effet ? Elle gardait au fond de son esprit le souvenir de malaises comparables. C’était quinze ans plus tôt, après deux heures de vol entre Los Angeles et Paris. Impossible, s’affirma-t-elle. Mais mieux vaut vérifier, par acquit de conscience…
* * *
— C’est une autre raison de ne pas embarquer tous les trois à bord de la capsule, déclara Richard. Il faut te faire une raison, Nicole. Même si l’habitacle était suffisamment vaste pour tous nous recevoir avec les provisions correspondantes, la masse modifierait à tel point notre vitesse que nous pourrions à peine boucler une orbite autour du Soleil. Nos chances d’être secourus seraient pratiquement nulles.
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