Elle feignit de se sentir joyeuse.
— Eh bien, au moins nous reste-t-il ton option : rentrer à la maison à bord de ce vaisseau. Selon mes estimations, nous pouvons larguer un excédent de dix tonnes…
— Je crains que ce ne soit secondaire, intervint le général O’Toole.
Ce fut à Richard que Nicole demanda :
— De quoi parle-t-il ?
Wakefield se leva et vint vers elle, cour la prendre par les mains.
— Le système de navigation est lui aussi inutilisable. Les logiciels de décryptage, ces grands brasseurs de chiffres utilisés pour tenter de trouver le code du général O’Toole, ont été chargés dans les mémoires du vaisseau où ils ont écrasé les sous-routines de vidéo-communications et de pilotage. Cet appareil ne peut plus servir de moyen de transport.
La voix du général O’Toole était lointaine et privée de son allant habituel.
— Ils ont dû se mettre à l’ouvrage sitôt après mon départ. Richard a lu les enregistrements des instructions fournies et découvert que le programme de déchiffrage avait été lancé moins de deux heures plus tard.
— Mais pourquoi ont-ils saboté Newton ? voulut savoir Nicole.
— Vous ne comprenez donc pas ? demanda O’Toole avec emportement. Les priorités avaient changé et rien n’était aussi important que de faire sauter ces bombes. Les ondes radio effectuaient trop lentement la navette entre ici et la Terre, et pour accélérer le processus ils ont directement chargé le logiciel de décryptage dans l’ordinateur de ce vaisseau. Cela permettait de tester chaque nouvelle combinaison sans perdre de temps.
— Les capacités de manœuvre de cet appareil sont désormais encore moins grandes que celles d’une capsule ayant deux occupants et un système de propulsion auxiliaire, déclara Richard qui faisait à présent les cent pas. Pour être juste envers le responsable de la sécurité de l’A.S.I., rendre Newton inutilisable n’aggravait pas les risques.
— Mais rien de tout ceci n’aurait dû avoir lieu, rétorqua O’Toole. Merde ! Pourquoi n’ont-ils pas simplement attendu mon retour ?
Nicole s’assit dans un fauteuil, en proie à des vertiges et des étourdissements.
— Que t’arrive-t-il ? lui demanda Richard, brusquement inquiet.
— J’ai eu des nausées, aujourd’hui, expliqua-t-elle. Je pense que je suis enceinte. Je serai fixée dans vingt minutes.
Elle sourit à Richard qui était abasourdi par ses propos.
— Il est très rare qu’une telle chose arrive à une femme moins de quatre-vingt-dix jours après une injection de neutrabiolate, mais ça s’est déjà produit. Je ne crois pas…
— Mes félicitations ! s’exclama le militaire avec enthousiasme. J’ignorais que vous aviez l’intention de fonder une famille, vous deux.
— Je ne le savais pas, moi non plus, avoua Richard. Toujours sous le choc, il prit Nicole dans ses bras et l’étreignit avec force, avant de répéter :
— Moi non plus.
* * *
— Je refuse d’en discuter, déclara O’Toole sur un ton catégorique. Même si Nicole n’attendait pas votre enfant, j’insisterais pour rester ici et vous laisser la capsule. C’est la seule décision sensée. Nous savons que la masse constitue un grave handicap et je suis le plus lourd des trois. En outre, j’ai un âge certain alors que vous êtes encore jeunes. Richard a appris à piloter une capsule et je n’ai jamais essayé. Pour finir, je passerais en cour martiale pour refus d’obéissance dès mon retour sur Terre.
« En ce qui vous concerne, docteur, il est superflu de vous rappeler que vous attendez un bébé au statut très particulier. Il, ou elle, sera le seul humain jamais conçu à bord d’un véhicule spatial extraterrestre.
Il se leva et regarda de tous côtés avant d’ajouter :
— Je propose de déboucher une bonne bouteille et de fêter dignement notre séparation prochaine.
Il se propulsa vers le garde-manger, l’ouvrit et le fouilla.
— Je me contenterai d’un jus de fruits, Michael, lui dit Nicole. Il n’est pas conseillé de boire de l’alcool, dans mon état.
— J’avais oublié ! Je désirais faire quelque chose de spécial pour ce dernier soir. J’aurais aimé partager une dernière fois…
Il s’interrompit et rapporta du vin et des jus de fruits. Il tendit des tasses à ses compagnons.
— Je tiens à vous dire que je n’ai jamais vu un couple mieux assorti que le vôtre, dit-il avec plus de pondération. Je vous souhaite tout ce qu’on peut imaginer, surtout pour le bébé.
Ils burent, sans rien ajouter.
— Nous le savons tous, n’est-ce pas ? déclara ensuite le général d’une voix à peine audible. Les missiles ont déjà dû être lancés. D’après vous, Richard, combien de temps me reste-t-il à vivre ?
— À en juger par les propos que l’amiral Heilmann a tenus dans cet enregistrement, le premier devrait atteindre Rama à I – 5. Il a précisé que la capsule aurait le temps de quitter la zone de déflagration et mon estimation colle tant avec la vitesse de cet engin qu’avec celle impartie aux débris du vaisseau.
— Je ne vous suis plus, déclara Nicole. De quoi parlez-vous ?
Richard se pencha vers elle.
— Michael partage ma conviction que les responsables du C.D.G. ont décidé de lancer une attaque contre Rama. Rien ne leur garantissait que le général reviendrait à bord et saisirait son code. Leurs algorithmes de recherche couplés à ce système mécanique rudimentaire n’étaient qu’un pis-aller. Seule une pluie de missiles pouvait leur garantir que Rama n’aurait pas la possibilité de nuire à notre planète.
— Donc, il me reste environ quarante-huit heures pour me mettre en paix avec Dieu, conclut le général. J’ai eu droit à une vie fabuleuse. Je Lui suis infiniment reconnaissant de tout ce dont il m’a fait bénéficier. Je partirai vers Lui sans le moindre regret.
Nicole voulut étirer ses bras et son-coude gauche effleura Richard, le droit un des bidons d’eau rangés sur l’étagère située derrière elle.
— On est plutôt à l’étroit, ici, fit-elle remarquer en changeant de position dans son siège.
— Oui, c’est exact, répondit Richard, l’esprit ailleurs. Il concentrait son attention sur le tableau de bord du poste de pilotage de la capsule. Il interrogea le système, attendit la réponse et se renfrogna dès qu’elle apparut sur l’écran.
— J’ai comme l’impression qu’il me faudra modifier une fois de plus la composition de nos réserves, soupira Nicole.
Elle tourna la tête pour regarder les étagères.
— Je pourrais gagner quatorze kilos et un peu de place si j’étais certaine que nous étions secourus dans sept jours.
Richard ne fit aucun commentaire.
— Merde, grommela-t-il quand des nombres apparurent sur l’écran.
— Que se passe-t-il ?
— Un nouveau problème. Le système de navigation a été prévu pour une masse bien moins importante et il risque de ne pas pouvoir compenser en cas de décélération.
Elle attendit patiemment la suite de ses explications.
— S’il se produit le moindre raté en chemin, nous devrons nous arrêter quelques heures pour tout réinitialiser.
— N’as-tu pas dit que le carburant serait plus que suffisant ?
— Je ne parle pas du carburant mais de ce logiciel reprogrammé pour une capsule qui est censée avoir moins de cent kilos à son bord : O’Toole et ses réserves.
Nicole lut de l’inquiétude dans le froncement de sourcils de Richard.
— Nous devrions arriver à bon port si rien ne tombe en panne, ajouta-t-il. Mais c’est bien la première fois qu’un de ces machins est utilisé dans de telles circonstances.
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