— Il ne vous est pas venu à l’esprit que certains composants risquaient d’être endommagés ? demanda David Brown.
— Non. Il est précisé dans le manuel remis par Otto que ces bombes sont à toute épreuve et qu’elles pourraient tomber du sommet de la Trump Tower sans se casser. De plus, elles n’ont pas encore été amorcées. N’est-ce pas, Herr amiral ?
Heilmann l’approuva d’un signe de tête et il se lança dans une autre anecdote. Le général O’Toole s’esquiva dans un des refuges de son esprit, confronté au rapport existant entre ce qui était stocké dans la soute de l’appareil militaire et un nuage fongiforme autrefois vu dans le Pacifique…
Ce fut Francesca qui le ramena au présent.
— Vous recevez un appel urgent sur votre ligne privée, Michael, lui dit-elle. Le président Bothwell s’adressera à vous dans cinq minutes.
Les conversations s’interrompirent tout autour de la table.
— Mazette ! s’exclama Janos en souriant. Vous avez de sacrées relations. Ce n’est pas à moi que Bothwell le Cogneur passerait un coup de fil.
Le général O’Toole les pria de l’excuser et regagna sa cabine. Il doit savoir, se dit-il en attendant avec impatience que la liaison fût établie. Mais c’est normal. N’est-il pas le président des États-Unis d’Amérique ?
O’Toole était depuis toujours un grand amateur de baseball, avec une nette préférence pour les Red Sox de Boston. En 2141 les faillites du Grand Chaos avaient sonné le glas de ce sport, mais les championnats avaient repris seulement quatre ans plus tard. En 2148, à l’âge de six ans, il avait accompagné son père au Fenway Dome où les Red Sox affrontaient les Havana Hurricanes. Et cette rencontre avait été à l’origine d’une passion qui n’avait fait depuis que se renforcer.
Sherman Bothwell, un premier base gaucher qui avait joué dans l’équipe des Red Sox de 2172 à 2187, était devenu très célèbre. Sa simplicité et le goût démodé du travail bien fait de ce natif du Missouri étaient aussi exceptionnels que ses cinq cent vingt-sept tours des bases complets réussis pendant ses seize années passées dans ce grand club. Sa carrière avait connu une fin brutale quand sa femme était morte dans un accident nautique. L’abnégation dont il avait ensuite fait preuve pour élever ses enfants avait suscité une admiration unanime.
Trois ans plus tard, quand il avait épousé Linda Black, la fille préférée du gouverneur du Texas, nombreux étaient ceux qui pensaient qu’il envisageait de faire une carrière politique. Son ascension avait été rapide. Premier adjoint du gouverneur, puis gouverneur et candidat aux élections présidentielles, il avait été porté à la Maison-Blanche par un raz de marée de suffrages en 2196 et les spécialistes prévoyaient qu’il battrait à plate couture le candidat des conservateurs chrétiens lors des prochaines élections de 2200.
— Allô, général O’Toole, dit en souriant l’homme en costume bleu qui apparut sur l’écran. Je suis Sherman Bothwell, votre président.
Il n’utilisait pas de notes et se penchait en avant dans son fauteuil, coudes posés sur ses cuisses et mains jointes devant lui. Il s’adressait à O’Toole comme s’ils étaient assis dans le même salon.
— Depuis votre départ, j’ai suivi le déroulement de la mission Newton avec un vif intérêt – comme d’ailleurs tous les membres de ma famille, dont Linda et nos quatre enfants – mais mon attention a été encore plus grande ces dernières semaines, alors que des tragédies endeuillaient votre équipe. Seigneur, qui aurait pu supposer qu’une chose telle que Rama pouvait exister ? C’est vraiment stupéfiant…
« Mais j’ai appris par nos représentants auprès du C.D.G. qu’on vous a donné l’ordre de détruire ce vaisseau. Je sais qu’une telle décision n’a pas été prise à la légère et que de lourdes responsabilités pèsent désormais sur vos épaules, mais je suis convaincu que cette option est la meilleure.
« Oui, cela ne fait aucun doute. Courtney – ma fille de huit ans – est réveillée en sursaut chaque nuit par d’épouvantables cauchemars. Nous avons assisté en direct aux essais que vous avez effectués pour capturer ce biote, celui qui ressemblait à un crabe, et – Seigneur ! – ce que nous avons vu était vraiment horrible. Maintenant que Courtney sait – on l’a annoncé sur toutes les chaînes de télévision – que Rama se dirige droit sur nous, elle vit dans l’angoisse. Elle croit que notre pays sera envahi par de tels monstres et qu’elle et ses amies seront débitées en morceaux comme ce journaliste, ce Wilson.
« Si je vous fais ces confidences, général, c’est parce que je sais que vous avez à prendre une décision importante. Et j’ai eu vent de certaines rumeurs selon lesquelles vous hésiteriez à détruire ce vaisseau et toutes les merveilles qu’il contient. Mais, général, j’ai parlé de vous à Courtney. Je lui ai affirmé que vous et vos hommes élimineriez cette menace bien avant qu’elle n’arrive dans les parages de la Terre.
« C’est pour cela que je vous ai appelé. Pour vous dire que je compte sur vous. Et Courtney aussi.
* * *
Avant de découvrir la teneur de ce message, le général O’Toole avait eu l’intention d’exposer son dilemme au chef du peuple américain, voire même de l’interroger sur la nature d’une espèce qui n’hésitait pas à tout détruire sans sommation pour se protéger d’une menace dont l’existence restait à démontrer. Mais après le bref discours de cet ex-premier base il ne trouvait rien à dire. Comment aurait-il pu refuser de céder à une telle supplique ? Toutes les Courtney Bothwell de la planète n’avaient-elles pas placé leur destin entre ses mains ?
Après un somme de cinq heures, O’Toole s’éveilla en étant conscient que le moment était venu de prendre la décision la plus importante de toute son existence. Ce qu’il avait fait jusqu’alors, sa carrière, ses études religieuses, même ses activités familiales, l’y avait préparé.
Dieu lui avait confié ce fardeau. Mais qu’attendait-Il de lui ? Son front brillait de sueur, lorsqu’il s’agenouilla devant l’image de Jésus crucifié placée derrière son bureau.
Mon Dieu, commença-t-il en joignant les mains avec dévotion, mon heure approche et je ne sais pas encore quelle est Ta volonté. Il me serait facile d’exécuter les ordres et d’agir ainsi qu’ils le désirent tous. Mais est-ce également Ton désir ? Comment pourrais-je le savoir ?
Il ferma les yeux et pria avec plus de ferveur qu’il ne l’avait jamais fait. Et il se rappela une autre époque, bien des années plus tôt, alors qu’il n’était que major et appartenait à la force pacificatrice stationnée au Guatemala. Ils s’étaient réveillés un matin pour découvrir que les guérilleros d’extrême droite qui voulaient renverser le gouvernement démocratiquement élu de ce pays cernaient leur petite base aérienne perdue dans la jungle. Les rebelles exigeaient qu’ils leur livrent leurs avions, en échange de quoi ils s’engageaient à ne pas toucher à un seul de leurs cheveux.
Le major O’Toole s’était accordé un quart d’heure de réflexion et de prière avant d’opter pour un affrontement. Lors de ce combat tous leurs appareils avaient été détruits et près de la moitié de ses hommes étaient morts, mais cette résistance symbolique face au terrorisme avait insufflé du courage au gouvernement guatémaltèque et à bien d’autres, à une époque où les pays pauvres essayaient avec peine de surmonter les ravages causés par deux décennies de dépression. Cet exploit lui avait valu de recevoir l’ordre du Mérite, la plus haute distinction décernée par le C.D.G.
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