Silence de près d’une demi-minute. Puis :
— Si nous devons parler, ce sera ici, dans mon bureau, et nulle part ailleurs.
— Mais…
— C’est à prendre ou à laisser.
Pierre regarda Avi Meyer, qui écoutait la conversation sur un autre poste. Avi leva une main en agitant trois doigts.
— J’y serai à trois heures, déclara Pierre. Assurez-vous qu’on me laisse passer à l’entrée.
— Pierre Tardivel. J’ai rendez-vous avec Abraham Danielson.
Il se tenait devant le bureau de la secrétaire, au trente-septième étage de l’immeuble de la Condor.
La femme avait vingt ans de plus que Rosalee, la plantureuse secrétaire de Craig Bullen, au même étage. Elle était visiblement fascinée par les tics et l’agitation de Pierre, mais elle se ressaisit très vite.
— Asseyez-vous, dit-elle. Mr Danielson va vous recevoir dans un instant.
Pierre savait que Danielson le faisait attendre exprès, pour avoir sur lui un avantage psychologique. On ne vit pas avec une psychologue pendant trois ans sans apprendre un ou deux trucs de ce genre. Il avait néanmoins les mains moites. En s’aidant de sa canne, il s’avança vers le canapé de l’antichambre. Plusieurs magazines étaient posés sur la plaque de verre de la petite table basse. Forbes, Business Week , ainsi qu’un exemplaire du dernier rapport annuel de la Condor, à la couverture noir et jaune.
Avi Meyer, quatre autres agents de l’OSI et deux officiers du Département de police de San Francisco étaient garés à une courte distance de l’immeuble à bord d’une camionnette de location bourrée de matériel d’écoute.
Au bout de quelques minutes, le téléphone de la réceptionniste sonna et elle décrocha.
— Oui, monsieur. Tout de suite.
Elle raccrocha puis se tourna vers Pierre.
— Mr Danielson vous attend, dit-elle.
Pierre se leva péniblement et marcha lentement vers le bureau. La pièce était plus petite que celle de Craig Bullen. Il n’y avait pas de grande table de réunion, mais le mobilier était tout aussi opulent. Ironiquement, les goûts de Danielson en matière de décoration semblaient bien plus modernes que ceux de Bullen, pourtant beaucoup plus jeune que lui. Le cuir noir et les chromes étaient rehaussés de touches roses et turquoise.
— Mr Tardivel, fit Abraham Danielson d’une voix sans chaleur, à l’accent très prononcé. Pouvez-vous m’expliquer vos propos incohérents au téléphone ?
— Vous avez tout de même reconnu le nom de Maria Dudek, lui dit Pierre en prenant un siège.
— Ce nom ne me dit absolument rien.
— Dans ce cas, pourquoi avez-vous accepté de me recevoir ?
— Vous êtes un actionnaire. Bien que vous vous soyez lamentablement donné en spectacle lors de notre dernière assemblée générale, je mets toujours un point d’honneur à recevoir les actionnaires qui veulent me parler.
— Je suis déjà venu ici. Pas dans cette pièce, mais au même étage. Dans le bureau de Craig Bullen. Cependant, j’avais fait une erreur sur la personne. J’avais eu affaire à la marionnette au lieu de celui qui tire les ficelles.
— Honnêtement, je ne vois pas à quoi vous faites allusion.
— Je n’ai pas seulement découvert que vous étiez Ivan Marchenko, ce qui n’est déjà pas mal en soi, mais je sais aussi que vous êtes le dirigeant du Reich Millénaire. Et vous avez fait plus qu’exercer une discrimination illégale envers les gens qui souffrent de maladies génétiques. Vous augmentez vos bénéfices en éliminant physiquement les assurés qui représenteraient les plus gros remboursements de santé pour la compagnie dont vous êtes le plus gros actionnaire.
Danielson jeta à Pierre un regard vide de toute expression.
— Vous êtes complètement fou, dit-il au bout d’un moment.
Pierre ne répondit pas. Ses mains dansaient la sarabande. Danielson écarta les bras.
— Vous êtes atteint de la chorée de Huntington, n’est-ce pas ? C’est une maladie nerveuse dégénérative qui affecte fortement les facultés mentales du sujet. Les choses que vous croyez savoir sont probablement le résultat de votre maladie.
Pierre fronça les sourcils.
— Vous trouvez ? Mais j’ai fait pas mal de recherches, ces temps derniers, sur une série de meurtres inexpliqués. Une énorme proportion d’entre eux concerne des victimes atteintes d’un trouble génétique, sur le point d’avoir recours à des traitements extrêmement coûteux. Et, comme par hasard, la plupart de ces victimes étaient assurées chez vous. Je sais aussi que vous prélevez en secret des échantillons de cellules sur les gens qui demandent à être assurés par la Condor. Lorsque quelqu’un a un ADN défectueux entraînant un traitement coûteux, vous le faites assassiner.
— Allons, allons, Mr Tardivel. Vous imaginez des choses monstrueuses. Mais je vous affirme que je n’ai rien d’un monstre.
— Non ? Que faisiez-vous pendant la Seconde Guerre mondiale ?
— Je ne crois pas que ça vous regarde, mais j’étais simple soldat dans l’Armée rouge en Ukraine.
— Foutaise. Vous vous appelez Ivan Marchenko. Vous avez fait vos classes à Trawniki, et on vous a envoyé ensuite à Treblinka.
— Ivan Marchenko… Ce nom ne me dit vraiment rien.
— Et Ivan Grozny, ça vous dit quelque chose ?
— Ivan le Terrible… Ce n’était pas le premier tsar de l’ancienne Russie ?
Le visage de Danielson ne laissait pas voir l’ombre d’une émotion.
— Ivan le Terrible faisait fonctionner les chambres à gaz au camp de la mort de Treblinka, en Pologne, où huit cent soixante-dix mille personnes ont été assassinées.
— Cette histoire n’a rien à voir avec moi.
— Il y a des témoins oculaires.
— Pour des événements qui ont eu lieu il y a un demi-siècle ? Allons donc !
— Je peux prouver les deux accusations qui pèsent contre vous. Les meurtres liés à la Condor, et votre véritable identité. Selon que vous reconnaîtrez l’une ou l’autre, vous comparaîtrez devant un tribunal californien ou devant une cour spéciale israélienne en tant que criminel de guerre. Que préférez-vous ?
— Vous êtes fou.
— Vous vous répétez.
— N’importe quel avocat réduira en bouillie le témoignage de quelqu’un qui souffre d’une maladie atteignant le cerveau.
Pierre haussa les épaules.
— Si mon histoire ne vous intéresse pas, je la livrerai à la presse. Je connais bien Barnaby Lincoln, qui travaille au Chronicle .
Il commença à se lever péniblement de son siège. Les yeux de Danielson se plissèrent.
— Que voulez-vous au juste ?
Pierre se laissa retomber.
— Voilà qui me paraît plus raisonnable, dit-il. Ce que je veux, Ivan, c’est cinq millions de dollars, de quoi faire vivre ma femme et ma fille quand la maladie de Huntington aura finalement raison de moi.
— C’est une grosse somme.
— De quoi acheter mon silence.
— Si j’étais le monstre que vous dites, qu’est-ce qui vous fait croire que vous pouvez vous en tirer à si bon compte ? Si j’ai tué autant de monde, je n’hésiterai certainement pas à vous éliminer aussi, de même que votre femme et votre fille.
Pour une fois, Pierre s’estima heureux d’avoir cette chorée, qui masquait le fait qu’il tremblait littéralement de peur.
— J’ai pris mes précautions, dit-il. Les informations que je possède sont entre les mains de personnes à qui je fais confiance, au Canada comme aux États-Unis. Vous ne les trouverez jamais. S’il arrive quoi que ce soit à ma famille ou à moi-même, elles ont pour instructions de les rendre publiques.
Danielson demeura un long moment silencieux. Puis il déclara posément :
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