Il atteignit le palier suivant. Il fallait encore grimper. La porte portait le numéro 40. Mais il vit qu’il y avait encore deux étages au-dessus de lui. Et il n’était même pas sûr qu’il y aurait une porte donnant sur la terrasse ! S’il n’y en avait pas, il faudrait qu’il redescende pour essayer de trouver l’accès à la plate-forme d’hélicoptère !
Marche après marche, il poursuivit sa pénible ascension. Les pas, au-dessous de lui, se rapprochaient. Avi et ses collègues devaient être au moins au vingtième étage.
Finalement, Pierre atteignit le dernier palier. Il y avait bien une porte, sur laquelle était tracé, cette fois-ci en bleu et au pochoir, le mot TERRASSE. Pierre tourna la poignée, poussa la porte et vit devant lui l’étendue de béton qui dominait la tour de la Condor. Déjà, le soleil commençait à décliner et il l’avait droit dans les yeux. Il s’agrippa à l’angle du mur pour ne pas perdre l’équilibre. Le vent soufflait avec force, et son sifflement avait couvert le bruit de la porte.
Marchenko se tenait à vingt mètres de là, penché sur un bac en métal vert et blanc qui contenait probablement des outils pour la maintenance de l’hélicoptère. Celui-ci n’était pas en vue, mais le sol de la terrasse était marqué d’un large cercle jaune, et Marchenko levait fréquemment les yeux vers le ciel.
Le vent s’engouffrait dans la cage d’escalier avec un ululement sinistre. Pierre s’avança sur la terrasse. Elle était carrée, entourée d’un parapet qui devait faire un mètre de haut. Côté sud, quelques mouettes étaient perchées en rang. Il y avait deux superstructures en ciment qui abritaient probablement les machineries d’ascenseur. Deux petites paraboles et trois grosses étaient fixées dans un angle, tandis qu’un autre abritait un relais hyperfréquence. Sur le toit de l’un des abris pour la machinerie d’ascenseur, il y avait un gyrophare rouge et, sur l’autre, deux projecteurs éteints.
Marchenko ne s’était pas encore aperçu de la présence de Pierre. Il tenait un téléphone portable dans la main gauche. Il venait probablement de l’utiliser pour appeler l’hélicoptère.
Pierre essaya d’évaluer ses chances. Il n’avait que trente-cinq ans, bordel, et Marchenko quatre-vingt-sept ! Il ne devrait pas y avoir de problème. Il suffisait qu’il ceinture cette vieille ordure et qu’il lui fasse descendre l’escalier à la rencontre des flics qui arrivaient à la rescousse.
Mais qui pouvait savoir ce qui allait se passer ? Il y avait de fortes chances, en fait, pour que Marchenko soit armé et que ce soit lui qui le tue. Mais rien n’indiquait qu’il eût une arme à feu sur lui. L’arme favorite d’Ivan Grozny, en fait, un demi-siècle plus tôt, était un tuyau de plomb. Cependant, même sans arme, il était probablement encore plus fort que Pierre.
Il n’aurait peut-être pas à intervenir. Il leva de nouveau les yeux pour inspecter le ciel. Aucun hélicoptère en vue. Avi et ses hommes allaient bientôt arriver, et…
— Vous !
Marchenko venait de se retourner et avait vu Pierre. Son cri effraya les mouettes qui s’envolèrent, leurs cris à peine audibles tant le vent soufflait fort. De sa démarche lente de vieillard, il s’avança vers Pierre, qui se rendit compte qu’il avait intérêt à s’écarter de l’entrée de la terrasse s’il ne voulait pas risquer d’être précipité d’une poussée dans l’escalier.
En boitillant, il se déplaça obliquement vers le parapet nord. Marchenko changea de direction, raccourcissant encore la distance qui les séparait. Pierre songea au Pequod et à Moby Dick, chacun manœuvrant sur l’océan démonté pour essayer de prendre l’autre à revers.
Ce monstre me poursuit, mais c’est moi qui l’aurai .
Tel le capitaine Achab, sa canne lui tenant lieu de jambe de bois, Pierre se lança en avant de toute la vitesse dont il était capable. Il savait qu’il serait stupide de battre en retraite. S’il se laissait acculer au parapet, Marchenko n’aurait aucun mal à le faire basculer et il s’écraserait quarante étages plus bas. Il fonça au contraire vers le centre de la terrasse, ses cheveux flottant dans le vent qui lui glaçait cruellement les os.
Le visage large de Marchenko était tordu de fureur. Pas seulement contre lui, devina Pierre, mais contre le pilote de l’hélico qu’il avait appelé et qui ne venait pas. Il n’y avait toujours aucun signe d’un engin volant dans le ciel, cependant zébré de traînées blanches comme les marques d’un fouet sur le dos d’un forçat.
Il n’y avait plus que cinq mètres qui les séparaient. Le crâne chauve de Marchenko luisait de transpiration. Sous la lumière rasante du soleil couchant, on eût dit qu’une mince pellicule de sang le coiffait. Les étages l’avaient essoufflé lui aussi. L’issue secrète de son bureau devait déboucher sur l’escalier et non sur un ascenseur.
Le vieillard écarta les bras comme pour empêcher Pierre de le dépasser. Ce dernier aurait voulu lever sa canne pour l’utiliser comme une arme, mais il ne pouvait le faire que s’il trouvait un autre appui, par exemple le bac à outils ou l’un des locaux d’ascenseur. Il commença à obliquer en direction du plus proche.
Marchenko, cependant, continuait de se rapprocher de lui. Il tenait toujours son téléphone dans la main gauche, et lança son poing droit en direction de Pierre. Le coup l’atteignit à l’épaule, mais sans force. Pour remédier à cela, le vieillard glissa la main dans sa poche et la ressortit avec un jeu de clés qu’il agrippa entre ses doigts squelettiques exactement comme l’avait fait Pierre, plus de deux ans auparavant, lorsque Chuck Hanratty avait essayé de le tuer.
Ils étaient tous les deux à trois mètres du local d’ascenseur. Pierre crut entendre un coup de feu dans la cage d’escalier dont la porte était restée ouverte. Apparemment, les hommes de l’OSI étaient bloqués quelque part par les gardes de la sécurité de l’immeuble. Mais Avi avait dû demander des renforts, et ils allaient arriver incessamment.
Pierre réussit à s’adosser au mur du local d’ascenseur. Il leva sa canne le plus haut possible et l’abattit sur son adversaire. Mais il avait visé la tête, et ce fut l’épaule qu’il toucha, car sa main avait tremblé. On entendit un craquement sec. Pierre espérait que c’était la clavicule de Marchenko, mais il s’aperçut que c’était plutôt la canne. Elle était cassée en son milieu, à l’endroit où elle avait déjà craqué quand il était tombé dans l’escalier. Cependant, le coup avait eu pour effet de forcer Marchenko à lâcher son téléphone, qui avait roulé par terre. Il s’était ouvert, et la batterie avait été à moitié éjectée de son logement.
On entendit d’autres coups de feu. En même temps, par-dessus l’épaule de Marchenko, Pierre aperçut un hélicoptère à l’horizon. Impossible, pour le moment, de dire s’il venait par ici.
Marchenko commença à reculer. Il n’avait pas vu l’hélicoptère, mais il devait se rendre compte qu’il n’avait pas intérêt à laisser Pierre se servir de ses deux mains.
— Viens me chercher, enfoiré, fit le vieillard de sa voix fluette au fort accent étranger. Allez, viens, approche !
Pierre essaya de s’appuyer sur sa canne, en espérant qu’elle tiendrait s’il la maintenait bien verticale.
Marchenko reculait toujours, en se dirigeant obliquement vers… le bac à outils, semblait-il, où devait se trouver une arme plus efficace que son trousseau de clés. Pierre espérait qu’il trébucherait. Il ne pourrait peut-être pas le neutraliser avec sa canne, mais il pesait au moins dix kilos de plus que le vieillard, et il lui suffirait peut-être de s’asseoir sur lui pour l’immobiliser.
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