— Je ne suis pas du genre à aimer me faire piéger.
Pierre ne répondit pas.
Le vieillard observa un nouveau silence. Puis il murmura :
— Donnez-moi une semaine pour me retourner. Ensuite…
À cet instant, la porte du bureau s’ouvrit brusquement, poussée par un garde de la sécurité en uniforme. Danielson bondit sur ses pieds.
— Qu’y a-t-il ?
— Excusez-moi de vous interrompre, monsieur, mais nous avons détecté la présence d’un émetteur dans cette pièce.
Les yeux de Danielson s’étrécirent.
— Fouillez cet homme, aboya-t-il.
Puis, d’une voix forte, comme pour s’assurer que cela figurerait dans le dossier, il ajouta :
— Je n’ai rien avoué. J’ai seulement voulu éviter de contrarier une personne qui souffre de graves troubles mentaux.
Le garde saisit Pierre sous l’aisselle gauche, le leva de son siège et commença à palper brutalement ses vêtements. Au bout d’un moment, il découvrit le minuscule micro fixé à l’intérieur de sa chemise. Il l’arracha pour le montrer triomphalement à Danielson.
Pierre s’efforça de ne pas laisser transparaître sa peur.
— Ça ne changera rien. Il y a sept policiers et représentants de différents corps du gouvernement qui vous attendent à l’extérieur pour vous interroger. Et deux survivants de Treblinka vous ont identifié formellement…
Danielson abattit son poing sur le bureau. Au début, Pierre crut qu’il s’agissait d’un geste de frustration. Mais une partie du dessus du meuble se releva obliquement, dévoilant une console de commande. Danielson appuya sur une série de touches, et soudain une mince paroi de métal tomba du plafond, juste au ras des genoux de Pierre. Si ses pieds n’avaient pas reculé tout seuls à cause de la chorée, il aurait eu les orteils sectionnés.
Le garde était médusé. Ou il ignorait l’existence du mécanisme, ou il ne s’était pas attendu à le voir un jour en action. Pierre était également sidéré, mais Marchenko Danielson était un criminel multimillionnaire qui se préparait depuis cinquante ans à une éventualité de ce genre. L’immeuble avait sans doute une sortie secrète.
— Venez, dit le garde en empochant le micro et en poussant brutalement Pierre devant lui.
Ils passèrent devant la secrétaire bouche bée, traversèrent l’antichambre en direction des ascenseurs. L’homme appuya sur le bouton d’appel, mais le petit carré de plastique ne s’éclaira pas. Il essaya de nouveau et lâcha un juron. Marchenko avait dû neutraliser les cabines pour empêcher les agents de l’OSI d’arriver jusqu’ici. Il allait leur falloir un moment pour gravir les trente-sept étages à pied, à supposer que les hommes de la sécurité de Marchenko ne cherchent pas à les en empêcher.
Le garde qui agrippait Pierre le lâcha subitement. Sans sa canne, restée dans le bureau de Marchenko, Pierre s’affaissa par terre. Le garde le considéra avec une grimace de dégoût.
— Bordel ! Vous êtes un putain d’infirme !
Il contempla l’ascenseur comme s’il faisait un gros effort de réflexion. Puis :
— Je pense que ça ne risque rien si je vous laisse ici.
Il se dirigea vers l’angle du couloir derrière lequel il disparut. Pierre entendit une porte qui s’ouvrait et le pas pesant du garde qui descendait l’escalier, sans doute pour rejoindre ses collègues dans le hall de l’immeuble.
Pierre était seul dans le couloir. Relevant la tête, il vit la secrétaire à travers la paroi vitrée de l’antichambre. Elle le regardait, indécise. Il tendit une main vers elle. Elle se leva, lui tourna le dos et disparut à l’intérieur du bureau. Pierre poussa un long soupir. Si seulement il pouvait rester couché là sans bouger. Mais ses jambes dansaient continuellement, et sa tête ballottait frénétiquement.
La secrétaire reparut. Elle tenait sa canne sous le bras ! Elle s’avança vers lui et lui tendit la main pour l’aider à se relever.
— Je ne sais pas ce que vous avez fait, lui dit-elle, mais c’est inhumain de vous traiter de cette manière.
Pierre saisit la canne et s’appuya dessus.
— Merci , dit-il.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle. Où est Mr Danielson ?
— Vous connaissiez l’existence de cette paroi secrète ?
Elle secoua la tête.
— Le bruit m’a terrifiée, quand elle est tombée. J’ai cru à un tremblement de terre.
— Il doit y avoir des hommes armés dans l’escalier. Vous ne devriez pas rester à cet étage. Descendez vous cacher quelque part.
Elle le regarda, écrasée par tout ce qui se passait.
— Et vous, comment allez-vous faire ?
Il voulut hausser les épaules, mais le mouvement fut noyé dans la chorée.
— Je me débrouillerai, dit-il. Allez, descendez vous mettre à l’abri.
Elle obéit. Il la vit disparaître à l’angle du couloir. Hésitant sur ce qu’il devait faire maintenant, Pierre décida de retourner dans le bureau. Il essaya le téléphone, mais il n’y avait pas de tonalité.
Il s’efforça d’imaginer la scène à l’entrée de l’immeuble. Les flics avaient dû arriver en force dès que le micro avait été découvert. La sécurité s’était peut-être opposée quelques instants à leur passage. La police avait dû envahir l’escalier. Pierre chercha à se rappeler la configuration de l’immeuble, telle qu’il l’avait remarquée le jour de l’assemblée annuelle des actionnaires. Aujourd’hui, il était si nerveux à l’idée de la confrontation qui allait suivre qu’il n’avait fait attention à rien. Une façade d’acier et de verre, un hélicoptère en train de se poser sur le toit…
Doux Jésus ! Un hélicoptère ! Marchenko n’avait pas dû fuir vers le bas, mais vers la terrasse ! Son hélico l’attendait trois étages plus haut !
Il se dirigea en boitillant vers l’angle du couloir. La porte de l’escalier était clairement indiquée, à côté des toilettes. Il la poussa et sentit aussitôt un courant d’air sur sa figure. La cage d’escalier était en béton nu. Les marches étaient gris clair. Il commença à les gravir péniblement. Il y avait des demi-paliers. Il calcula qu’il lui faudrait en compter au moins six avant d’arriver sur le toit.
Il n’avait plus besoin de sa canne maintenant qu’il pouvait s’agripper à la rampe. Mais il n’osait pas l’abandonner. Elle faisait des moulinets à la Charlot dans sa main libre agitée de mouvements désordonnés.
Il entendait, plus bas, le faible écho de plusieurs pas dans l’escalier. Mais il y avait trente-sept étages à gravir depuis le hall, et ce n’était pas rien, même pour quelqu’un de bien entraîné. Il espérait, tandis qu’il grimpait lentement ses demi-étages l’un après l’autre, que la police et les agents de l’OSI s’étaient rendu compte que Marchenko avait un hélicoptère sur le toit.
Les poumons de Pierre étaient en feu, sa respiration sifflante. Son cœur fit un bond lorsqu’il entendit des coups de feu venant d’en bas.
Il était au trente-neuvième étage à présent. C’était indiqué en chiffres noirs tracés à la main sur la porte coupe-feu en métal gris. Il se prit à regretter son éducation canadienne qui l’avait empêché de demander une arme à Avi avant de pénétrer dans l’immeuble.
Il exerça une pression sur la rampe pour continuer à grimper, mais son pied glissa soudain. Sa jambe était partie toute seule sur la gauche au lieu d’aller en avant comme il le lui demandait. Sa canne se coinça entre deux barreaux de la rampe. Il tomba en s’appuyant sur elle. Il y eut un craquement à l’endroit où elle forçait. Elle retint son poids une seconde, mais Pierre lâcha prise et roula jusqu’au palier précédent. Son coude gauche heurta durement le sol en béton. Il ressentit une vive douleur. Il porta sa main droite à l’endroit qui lui faisait mal et s’aperçut qu’il saignait. Sa canne avait glissé deux mètres plus bas. Il rampa jusqu’à elle et se redressa en prenant appui dessus. Il attendit de reprendre son souffle, puis reprit péniblement son ascension.
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