— Merci.
Puis il se pencha en avant pour reprendre la planche.
Mais Solomon fut plus rapide que lui.
— Je le reconnaîtrais entre mille, dit-il en posant un doigt noueux sur la sixième photo de la rangée du milieu.
Avi sentit une brusque montée d’adrénaline.
— Mais vous avez dit la troisième…
— Oui, la troisième à partir de la droite. (Il regarda Avi.) Votre accent, il est américain, n’est-ce pas ? Vous ne lisez pas l’hébreu ?
Avi éclata d’un rire sonore.
— Pas autant que je le devrais, de toute évidence.
— Pierre, ici Avi Meyer.
— Alors, comment ça s’est passé ?
— J’ai deux identifications positives.
— Génial !
— Je prends directement l’avion pour Washington dans trois ou quatre jours. J’ai encore quelques détails à régler avec la police israélienne. Il faut que je les aide à rédiger leur demande d’extradition.
— Non. Venez d’abord ici, à San Francisco. J’ai quelque chose d’important à vous montrer.
Pierre s’efforça d’ignorer la manière dont Avi Meyer le regardait. Vingt-six mois s’étaient écoulés depuis leur dernier face-à-face et, bien qu’il lui eût parlé au téléphone de l’évolution de sa maladie, Avi n’avait encore jamais vu ce qu’était la chorée.
Pierre posa d’un geste lent et précautionneux les deux autoradiographies sur la petite plaque lumineuse incorporée à la paillasse. Puis il s’appliqua à les aligner malgré la sarabande incessante de ses mains. Il s’assit sur un tabouret et fit signe à Avi de venir regarder les radios.
— Qu’est-ce que vous voyez ? demanda-t-il.
Avi haussa les épaules. Il n’avait aucune idée de ce que Pierre voulait lui faire dire.
— Une série de traits noirs ?
— C’est exact. Comme les codes-barres qu’on voit sur les emballages, en plus flou. Mais ce que vous avez là, dit-il en tapotant l’une des planches d’un doigt tremblant, c’est l’empreinte génétique de deux personnes distinctes.
— Qui ?
— J’y arrive dans un instant. Vous pouvez constater que les barres sont différentes. D’accord ?
Avi hocha la tête.
— Il y a là une ligne noire épaisse, reprit Pierre en pointant son index agité de spasmes. Et vous ne voyez pas l’équivalent sur l’autre feuille. D’accord ?
Avi acquiesça de nouveau d’un signe de tête.
— Mais vous pouvez constater que certaines lignes sont rigoureusement identiques, n’est-ce pas ? En voici une qui correspond exactement à celle de l’autre personne.
— C’est vrai, fit Avi, qui commençait à s’impatienter.
— Regardez bien les deux empreintes, à présent, et dites-moi quel est à peu près leur taux de similitude.
— Je ne vois pas très bien à quoi…
— Faites-le, s’il vous plaît.
Avec un soupir résigné, Avi Meyer se concentra sur les deux documents.
— Je ne sais pas. Entre vingt et trente pour cent, peut-être.
— Mettons un quart.
— D’accord.
— Bon. Vous avez sans doute quelques notions de génétique, comme tout le monde. Quelle proportion d’ADN recevez-vous de vos parents ?
— La totalité !
Pierre sourit.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Quel pourcentage vient de votre mère et quel pourcentage de votre père ?
— Moitié-moitié, je suppose. Ce n’est pas ça ?
— Exactement. La moitié de l’ADN de chaque être humain lui vient de sa mère, et l’autre moitié de son père. Et maintenant, dites-moi une chose. Vous avez un frère ?
— Oui.
— Bon. Puisque vous avez la moitié de l’ADN de votre mère, votre frère est dans le même cas, n’est-ce pas ?
— Bien sûr.
— Mais s’agit-il de la même moitié ?
Avi se passa la main sur la joue.
— Que voulez-vous dire ?
— Est-ce que l’ADN que vous avez reçu de votre mère est le même que celui de votre frère ?
— Je n’en sais rien. Je suppose que la répartition se fait au hasard. Par conséquent, les gènes de Barry et les miens doivent coïncider dans une proportion de cinquante pour cent. Je me trompe ?
— C’est tout à fait cela, fit Pierre. En moyenne, les gènes de deux frères se recoupent à cinquante pour cent. Par conséquent, si je mettais côte à côte les empreintes de Barry et les vôtres, qu’est-ce que vous observeriez ?
— Euh… La moitié de mes barres seraient à la même place que la moitié des siennes.
— Bravo ! Mais voyez ce que nous avons ici, murmura Pierre en désignant la plaque lumineuse.
— Une proportion de vingt-cinq pour cent de similitude.
— Ce qui signifie que les deux personnes en question ne sont pas des frères, d’accord ?
Avi hocha la tête.
— Pourtant, ils sont apparentés, vous ne croyez pas ?
— Je suppose qu’ils le sont.
— Très bien. Parlons maintenant d’un petit détail qui m’a frappé lorsque j’ai pris connaissance du dossier Demjanjuk. Dans sa candidature au statut de réfugié, il a indiqué Marchenko comme nom de jeune fille de sa mère.
— Oui, mais c’est faux. Elle s’appelait Tabachuk. Il a déclaré plus tard qu’il ne s’en souvenait pas et qu’il a mis à la place le premier nom ukrainien qui lui est passé par la tête.
— C’est justement cela que j’ai toujours trouvé bizarre. Je ne risque pas d’oublier le nom de jeune fille de ma mère, Ménard, ni même celui de ma grand-mère, Bergeron. Comment aurait-il pu oublier une chose pareille ? Quand il a rempli ce papier, en 1940, il avait à peine un peu plus de vingt ans. Ce n’était pas un vieillard à la mémoire défaillante.
Avi haussa les épaules.
— Il a pu avoir un trou.
— Je n’y crois pas. À mon avis, ce n’était pas un problème de mémoire, mais de compréhension.
— Hein ?
— Il n’a pas compris la question. Que signifie pour vous l’expression « nom de jeune fille » ?
Avi fronça les sourcils, de nouveau agacé.
— Le nom qu’une femme porte de sa naissance à son mariage.
— Oui. Mais supposons que Demjanjuk, qui n’avait pas fait beaucoup d’études, d’après ce que j’ai lu, ait interprété cela comme le nom que portait sa mère avant d’épouser son père.
— Ce n’est pas la même chose ?
— Pas nécessairement. Uniquement si sa mère n’avait pas été mariée avant.
— Mais… Oh, merde de merde de merde…
— Vous saisissez ? Quel était le prénom de sa mère ?
— Olga. Elle est morte en 1970.
— Si elle est née Olga Tabachuk et a épousé un nommé Marchenko pour divorcer par la suite et se remarier avec le père de John Demjanjuk…
— Nikolaï Demjanjuk.
— Cela expliquerait qu’il ait écrit Marchenko sous la rubrique : « nom de jeune fille de votre mère ». Il croyait que cela voulait dire : « nom précédent ». Et maintenant, supposons qu’Olga ait eu en 1911 avec Marchenko un fils qu’ils prénommèrent Ivan. Neuf ans plus tard, elle a un autre fils avec Nikolaï Demjanjuk et le prénomme aussi Ivan.
— Ce qui veut dire qu’Ivan Marchenko et Ivan Demjanjuk sont des demi-frères.
— Voilà. Des demi-frères, avec vingt-cinq pour cent de leur ADN en commun. Cela explique pourquoi ils sont chauves tous les deux. Le gène de la calvitie masculine est transmis par la mère, il est fixé sur le chromosome X. Quant à leur ressemblance frappante, qui a trompé plus d’un témoin, elle est naturelle.
— Une seconde. C’est très beau, tout ça. Mais ça ne marche pas. Nikolaï et Olga Tabachuk se sont mariés le 24 janvier 1910. Ivan Marchenko est né après ce mariage, le 2 mars 1911. Il a donc été conçu pendant l’été 1910, alors qu’Olga ne s’appelait déjà plus Demjanjuk.
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