— Abba , dit la femme, je voudrais te présenter de vieux amis à moi. Ils sont de passage.
Landowski se mit péniblement sur ses pieds. Avi put alors voir ses yeux. Ils étaient complètement voilés.
— Très heureux de faire votre connaissance, monsieur, dit-il en serrant la main de l’aveugle.
— Votre accent… Vous êtes américain ?
— Oui.
— Qu’est-ce qui vous amène en Israël ?
— Oh ! Nous sommes ici en touristes. Les lieux saints…
— Je vois. Ce n’est pas ce qui manque, ici.
Le téléphone sonna dans le labo de Pierre. Il alla répondre en se déhanchant.
— Allô ?
— Pierre ?
— Salut, Avi. Quel est le score ?
— Deux à zéro en faveur des forces du mal.
— Aucune identification ?
— Pas encore. Le deuxième témoin est aveugle, à la suite de son diabète, d’après sa fille.
Pierre émit une sorte de gloussement.
— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?
— Ce n’est pas drôle, mais ironique. Le premier a un Alzheimer, le second a le diabète. Deux maladies génétiques. Sous son identité de Danielson, Marchenko s’acharne sur les gens qui souffrent de ces maladies, et ce sont elles qui le sauvent.
— Ouais. Mais ce n’est pas encore joué, je l’espère. Il nous reste deux témoins potentiels.
— Tenez-moi au courant.
— Entendu. Au revoir.
Pierre reporta son attention sur la plaque lumineuse pour examiner de nouveau les deux autoradiographies. Il y passa plusieurs heures, mais quand il eut fini, il se laissa aller en arrière dans son fauteuil en hochant la tête avec satisfaction. C’était exactement ce à quoi il s’était attendu.
Quand Avi rentrerait, il allait lui faire une drôle de surprise.
Avi et l’agent Tischler se rendirent à Jérusalem pour rencontrer leur troisième témoin. Tous les bâtiments y étaient en pierre, il y avait même une loi qui rendait la chose obligatoire. Au coucher du soleil, la lumière réfléchie par les façades et les terrasses faisait de la ville la légendaire Cité dorée. Ils trouvèrent la vieille maison qu’ils cherchaient et frappèrent à la porte. Au bout d’un moment, un adolescent d’environ treize ans vint ouvrir. Il portait la kippa et un T-shirt Melrose Place . Avi secoua légèrement la tête. Il était toujours surpris de voir à quel point la culture pop américaine était présente partout où il allait.
— Oui ? demanda le garçon en hébreu.
— Shalom , fit Avi en souriant.
Il savait que son hébreu n’était pas très au point, mais il avait demandé à Tischler de le laisser parler. Il ne voulait pas courir le risque de voir l’officier de police israélien compromettre cette identification.
— Je m’appelle Avi Meyer, dit-il. Je voudrais voir Shlomo Malamud.
— C’est mon zaïde , dit le jeune garçon d’un ton méfiant. Qu’est-ce que vous lui voulez ?
— Lui parler un instant, c’est tout.
— À quel sujet ?
Avi soupira.
— Je suis américain…
— Pas possible ! fit l’adolescent, moqueur, pour qui la chose n’avait dû faire aucun doute dès qu’Avi avait ouvert la bouche.
— Et cet homme est un officier de police israélien, ajouta Avi.
Il se tourna vers Tischler, qui exhiba sa plaque officielle.
— Mon zaïde est très vieux. Il ne sort jamais. Il n’a rien fait de mal.
— Nous savons cela. Nous voulons seulement lui parler.
— Revenez quand mon père sera là.
— C’est-à-dire ?
— Vendredi, pour le sabbat. Il est à Haïfa pour ses affaires.
— Nous voulons juste lui dire quelques mots. Ça ne prendra pas longtemps.
Par l’ouverture de la porte, Avi aperçut un homme extrêmement voûté qui, sans faire attention à eux, se dirigeait à petits pas vers la cuisine.
— C’est lui ? demanda-t-il.
— Il est très âgé, insista le garçon. Laissez-le en paix !
— Shlomo Malamud ! cria Avi.
Lentement, le vieil homme se retourna, son visage profondément ridé marquant la surprise.
— Mar Malamud ! cria de nouveau Avi.
Le vieillard obliqua lentement dans leur direction.
— Ce n’est rien, dit l’adolescent en essayant d’empêcher son grand-père de se rapprocher. Je m’occupe d’eux.
— Mar Malamud ! insista Avi. Je viens de très loin pour vous poser une seule question. Je voudrais seulement vous montrer quelques photos pour que vous me disiez si vous reconnaissez quelqu’un parmi elles.
L’aïeul voulut s’avancer vers eux, mais son petit-fils bloquait toujours le passage.
— Vous perdez votre temps, leur dit-il. Il est aveugle.
Avi sentit son cœur manquer un battement. Encore ? Merde ! Pourquoi n’avait-il pas pensé à vérifier cela avant de quitter les Etats-Unis ? Comment allait-il expliquer tout ça à son supérieur ? J’ai parcouru la moitié du monde et dépensé trois mille dollars pour montrer des photos à des aveugles !
Le vieillard était toujours bloqué par son petit-fils dans le couloir.
— Je suis… désolé de vous avoir dérangé, lui dit Avi.
Il s’apprêtait à partir quand Malamud demanda, d’une voix aussi desséchée que le désert :
— Qu’est-ce que vous voulez, tous les deux ?
— Rien du tout, fit Avi.
Mais il eut un sursaut. Il se demanda, un instant, s’il avait bien compris le mot hébreu.
— Vous avez bien dit « tous les deux » ?
Tischler n’avait pas encore ouvert la bouche.
— Parlez plus fort, jeune homme. Je n’entends pas très bien.
Avi jeta à l’adolescent un regard furieux.
— Il est aveugle, oui ou non ?
— Bien sûr. Légalement, en tout cas.
— Monsieur Malamud, est-ce que vous y voyez un peu ?
— Pas beaucoup.
— Si je vous montre quelques photos, ça vous dira quelque chose ?
— Peut-être.
— Pouvons-nous entrer un instant ?
Le vieillard réfléchit un bon moment.
— Je suppose, dit-il enfin.
L’adolescent, dépité d’avoir été court-circuité, s’écarta avec réticence pour les laisser passer. Avi et Tischler suivirent Malamud dans la cuisine à son allure d’escargot. Il prit une chaise. Avi était incapable de dire s’il la voyait ou s’il savait qu’elle était là. Quand il se fut assis, il fit signe aux deux visiteurs de faire comme lui. Avi ouvrit son attaché-case et en sortit un petit magnétophone qu’il mit en marche et posa sur la table devant Malamud. Puis il prit la planche de photos qu’il déplia et plaça face au vieil homme. Elle comportait trois rangées de huit clichés chacune.
— Ces photos sont récentes, expliqua-t-il. Les sujets sont âgés de plus de quatre-vingts ans. Mais la personne que nous essayons d’identifier est quelqu’un que vous avez pu connaître dans votre jeunesse, plus précisément au début des années quarante.
Le vieil homme leva vers Avi un regard plein d’espoir.
— Vous avez retrouvé Saül ?
Avi se tourna vers l’adolescent :
— Qui est Saül ?
— Son frère. Il a disparu pendant la guerre. Mon grand-père a été interné à Treblinka, et Saül à Chelm.
— Je n’ai jamais cessé de le rechercher depuis, expliqua Malamud. Et vous l’avez retrouvé !
Pour Avi, c’était la situation idéale. Si Malamud s’attendait à voir la photo de son frère et reconnaissait Ivan le Terrible, l’identification serait inattaquable devant un tribunal. Mais il ne pouvait accepter d’utiliser le vieillard de cette manière.
— Non, dit-il. Je regrette, mais cela n’a rien à voir avec votre frère.
Les traits du vieil homme s’affaissèrent.
— C’est quoi, alors ?
— Examinez ces photos, je vous prie.
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