— Je ne comprends pas, fit Avi.
— Vous conservez bien une trace ? Le but de vos recherches est de prouver l’identité des anciens nazis. Quand vous détenez quelqu’un, même pour peu de temps, vous devez vous assurer que vous pourrez l’identifier des années après, si nécessaire. Quels moyens employez-vous ?
— Ah ! Les empreintes digitales, bien sûr. Parfois, aussi, des empreintes rétiniennes.
— Vous ne prélevez jamais de tissus pour l’identification par l’ADN ?
— Ce n’est pas légal de pratiquer systématiquement ces prélèvements.
— Vous n’avez pas répondu à ma question. Est-ce que vous le faites ou non ? Quelques cellules suffisent. Rien de plus facile. Vous le faites ?
— Euh… pas officiellement.
— Vous le faisiez déjà dans les années quatre-vingt ?
— Oui.
— Vous n’auriez pas un échantillon des cellules de John Demjanjuk ?
— Probablement, oui. Pourquoi ?
— Allez chercher ça. Expédiez-le par Fédéral Express à mon labo.
— Pourquoi ?
— Faites ce que je vous dis, et j’ai dans l’idée que nous saurons bientôt pourquoi le procès Ivan le Terrible à Jérusalem a mal tourné à l’époque.
Le téléphone sonna de nouveau le lendemain. Cette fois-ci, Pierre était en bas dans son bureau et il décrocha aussitôt.
— Allô ?
— Pierre, ici Avi. Je vous appelle de O’Hare [15] L’aéroport international de Chicago ( N.d.T .)
. J’ai vu Zalmon Chudzik ce matin. C’est l’un des derniers survivants de Treblinka. Il vit aux États-Unis.
— Et alors ?
— Le pauvre diable a un Alzheimer.
— Merde !
— Comme vous dites. Vous savez, je sais que ça va vous paraître cruel, mais dans son cas, c’est peut-être une bénédiction.
— Hein ?
— Sa fille m’a dit qu’il avait tout oublié de Treblinka. Pour la première fois depuis plus de cinquante ans, il arrive à dormir toute une nuit d’affilée.
Pierre ne savait que répondre. Au bout d’un moment, il demanda :
— Vous partez quand pour Israël ?
— Dans à peu près trois heures.
— J’espère que vous aurez plus de chance là-bas.
— Moi aussi, répondit Avi d’une voix lasse. Il n’y avait qu’une cinquantaine de survivants à Treblinka. Plus de trente-cinq sont décédés à ce jour. Il en reste seulement quatre qui n’ont pas identifié Demjanjuk comme étant Ivan le Terrible. Et Chudzik était l’un d’eux.
— Que se passera-t-il si nous n’avons pas de témoin formel pour cette identification ?
— L’affaire ne pourra pas arriver à son terme. Voyez le nombre de preuves qu’ils avaient contre O. J. Simpson. Le jury n’en a pas tenu compte. Sans témoin oculaire, nous sommes perdus. Et un ne suffit pas. Les Israéliens ne s’intéresseront à notre affaire que si nous avons deux identifications totalement indépendantes.
— Seigneur Dieu ! murmura Pierre.
— Au point où nous en sommes, lui dit Avi, j’accepterais même son aide.
Avi Meyer avait passé les derniers jours à discutailler sur des problèmes de juridiction avec Izzy Tischler, policier en civil de la brigade d’investigation sur les crimes nazis de la police d’État israélienne. Ils étaient maintenant prêts à procéder à leur première identification. Tischler, un grand rouquin maigre d’une quarantaine d’années, portait la kippa. Avi avait un chapeau en toile à large bord pour se protéger du soleil ardent. Dans l’étroite ruelle, ils longeaient des bâtiments de brique jaune aux balcons étroits qui se succédaient de manière continue. Deux Juifs orthodoxes marchaient un peu plus loin devant eux et un Arabe arrivait en sens inverse. Ils se croisèrent sans se regarder.
— C’est ici, déclara Tischler en levant les yeux vers le numéro au-dessus de l’entrée puis en consultant le Post-it où il avait écrit l’adresse et qu’il tenait dans le creux de la main, replié de manière que la bande adhésive soit couverte.
La maison était légèrement en retrait par rapport aux autres. Des herbes folles poussaient dans les fissures du dallage de pierre ; une splendide mezouza en céramique était fixée sur l’encadrement de la porte en bois. Avi frappa. Au bout de quelques secondes, une femme d’âge moyen vint ouvrir.
— Shalom, lui dit Avi. Je m’appelle Avi Meyer, et voici l’agent Tischler de la police d’État d’Israël. Est-ce que Casimir Landowski est ici ?
— Oui, en haut. De quoi s’agit-il ?
— Pourrions-nous lui parler ?
— À quel sujet ?
— Nous voulons seulement qu’il identifie quelques photos.
La femme les regarda tour à tour.
— Vous avez retrouvé Ivan Grozny, dit-elle d’une voix sans intonation.
Avi eut un mouvement d’agacement.
— Il est très important que cette identification soit objective, dit-il. Casimir Landowski est votre père ?
— Oui. Mon mari et moi, nous nous occupons de lui depuis la mort de sa femme.
— Il ne faut pas qu’il sache d’avance qui nous lui demandons d’identifier, sinon les tribunaux déclareront cette identification non valable. Ne lui dites rien, je vous prie.
— Il ne pourra pas vous aider.
— Et pourquoi donc ?
— Parce qu’il est aveugle. Une complication du diabète.
— Ah ! fit Avi, désemparé. Je suis navré.
— Mais, même s’il y voyait, reprit la femme, je ne sais pas s’il aurait accepté de vous recevoir.
— Pour quelle raison ?
— Nous avons suivi le procès de John Demjanjuk à la télé. Ça doit faire une dizaine d’années déjà. Il y voyait très bien, et il répétait à tout le monde que ce n’était pas Ivan le Terrible. On lui avait montré des photos de Demjanjuk, et il a toujours dit que ce n’était pas lui.
— Je sais. C’est la raison pour laquelle, cette fois-ci, il aurait fait un témoin de choix.
— Oui, mais ça a été un déchirement pour lui, de suivre ce procès. Il ne parlait jamais de Treblinka. De toute ma vie, je ne l’ai jamais entendu dire un mot sur ce qu’il a enduré là-bas. Mais pendant tout le procès, il est resté figé dans son fauteuil devant la télé, à écouter les témoignages. Il connaissait plusieurs témoins. Et il les a entendus raconter toutes les atrocités, les tortures, les viols et les meurtres commis par ce boucher. Il s’était peut-être dit que, s’il n’en parlait jamais, il pourrait les effacer de sa mémoire. Mais quand il a eu à revivre tout ça, même dans son fauteuil, ça l’a presque tué. Lui demander de revenir sur ce passé, c’est une chose que je ne ferai jamais. Il a quatre-vingt-treize ans. Il n’y survivrait pas.
— Je suis désolé, déclara Avi.
Il jeta à la femme un regard perçant : et si Landowski n’était pas aveugle, si elle invoquait ce prétexte pour le protéger ?
— J’aimerais tout de même lui parler, dit-il. Rien qu’un instant. Juste pour lui serrer la main, vous comprenez. J’ai fait le voyage depuis les États-Unis rien que pour le voir.
— Vous ne me croyez pas, dit-elle de la même voix dépourvue d’intonation.
Puis elle haussa les épaules.
— D’accord, je vous autorise à lui parler, murmura-t-elle, mais ne lui dites surtout pas pourquoi vous êtes venu. Je ne veux pas qu’il soit encore bouleversé.
— Je vous le promets.
— Suivez-moi, dans ce cas.
Elle grimpa l’escalier, Avi et Tischler derrière elle. Landowski était assis dans un fauteuil devant la télé. Avi crut un instant qu’il avait surpris la femme en flagrant délit de mensonge, mais il comprit rapidement que le vieillard se contentait d’écouter. Il y avait un débat en hébreu. La présentatrice, assez jeune, interrogeait ses invités sur leurs premières expériences sexuelles. Landowski écoutait avec attention. Dans un coin de la chambre, une canne blanche était appuyée contre le mur.
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