Malamud mit un moment à se ressaisir. Puis il glissa la main dans sa poche de poitrine, d’où il sortit des lunettes aux verres incroyablement épais. Il les chaussa et contempla posément les photos.
— Je ne vois toujours pas très bien, dit-il.
Avi soupira. Mais Malamud se tourna vers le jeune garçon :
— Ezra, va me chercher ma loupe, s’il te plaît.
L’adolescent, visiblement intrigué par l’opération, hésita un instant, puis courut vers une autre pièce d’où il revint en brandissant une énorme loupe à la Sherlock Holmes. Le vieillard ôta ses lunettes, tendit la main et attendit que le garçon y place la loupe. Puis il se pencha de nouveau vers les photos.
— Non, dit-il après avoir scruté la première. Non, répéta-t-il à la deuxième.
— Rappelez-vous, murmura Avi, sachant qu’il aurait dû se taire mais incapable de s’y résoudre, que vous cherchez à identifier quelqu’un que vous avez connu il y a une cinquantaine d’années. Essayez de les imaginer beaucoup plus jeunes.
Shlomo Malamud émit un grognement, comme pour signifier qu’il n’avait pas besoin qu’on le lui rappelle. Il était peut-être vieux, mais pas stupide. Il passa de visage en visage, les yeux à quelques centimètres des photos, en répétant :
— Non, non, non, là non plus. Ô mon Dieu ! Ça alors ! (Il avait le doigt sur la photo de Danielson.) C’est lui ! Après toutes ces années, vous l’avez retrouvé !
Avi sentit son pouls s’accélérer.
— Qui ? demanda-t-il en essayant de garder une voix calme. Qui reconnaissez-vous ?
— Le monstre de Treblinka.
Le visage du vieillard était devenu blême. Sa main tremblait tellement que la loupe menaçait de lui échapper. Ezra la lui prit doucement.
— Qui ? répéta Avi. Comment s’appelle-t-il ?
— Ivan, cracha Malamud, la bouche tordue de haine. Ivan Grozny.
— Vous en êtes sûr ? lui demanda Avi. Vous n’avez pas le moindre doute ?
— Ce regard, cette bouche… Pas l’ombre d’un doute. C’est lui. Le diable en personne.
Avi ferma les yeux.
— Merci, dit-il. Si nous rédigeons une déclaration à cet effet, pouvez-vous la signer ?
Le vieillard se tourna vers Avi.
— Où est-il ? Vous l’avez arrêté ?
— Il vit aux États-Unis.
— Vous allez l’amener ici ? Pour le juger ?
— Oui.
Le vieil homme demeura un bon moment silencieux. Puis il murmura :
— Je signerai. Vous avez peur que je meure avant le procès, hein ? Que je ne sois plus là pour l’identifier ?
Avi ne répondit pas.
— Ne craignez rien, je serai là, fit Malamud d’une voix tranquille. Vous venez de me donner une excellente raison de vivre.
Il tendit la main dans la direction de celle d’Avi. Lorsqu’elles se rencontrèrent, ce dernier sentit le contact glacé de la peau rugueuse et desséchée de l’ancien déporté de Treblinka. Lorsque sa main s’était avancée, sa manche s’était relevée, laissant voir les numéros tatoués sur son avant-bras.
— Merci, murmura Malamud. Merci de le traduire enfin en justice. (Il demeura un instant silencieux.) Comment vous appelez-vous, déjà ?
— Meyer. Agent Avi Meyer, du Département de Justice des États-Unis.
— J’ai connu quelqu’un qui s’appelait Meyer, à Treblinka. Jubas Meyer. C’était mon équipier quand nous étions obligés de transporter les cadavres.
Avi ressentit un picotement aux yeux.
— C’était mon père.
— Quelqu’un de bien, Jubas.
— Il est mort avant ma naissance. Comment… comment était-il ?
— Asseyez-vous. Je vais vous expliquer.
Avi regarda Tischler, quêtant son indulgence.
— Allez-y, lui dit le policier israélien. La famille, c’est important.
Avi prit un siège, le cœur battant.
Malamud commença à lui raconter des anecdotes sur Jubas. Avi l’écoutait religieusement. Quand le vieillard lui eut dit tout ce qu’il parvint à se rappeler, Avi lui serra de nouveau la main.
— Merci, merci mille fois.
Malamud secoua la tête.
— Non, merci à vous. Merci de la part de nous deux, de votre père et moi. Il serait fier de vous s’il vous voyait aujourd’hui.
Avi sourit, clignant pour refouler ses larmes.
Pierre avait fait des tests sur différents échantillons d’ADN de primates prélevés au zoo, afin de déterminer non seulement le degré de divergence génétique mais aussi la manière spécifique dont variaient les segments clés de leurs chromosomes 13. Avec Shari, il s’occupait maintenant de mettre au point une simulation informatique. Ils avaient déjà intégré toutes les données qu’ils possédaient sur la méthylation des cytosines ainsi que toutes les configurations mises en évidence dans les introns, aussi bien humains que non humains, et tout ce qu’ils savaient sur la signification des codons synonymes.
C’était un programme considérable, faisant intervenir une énorme base de données. Une telle simulation était bien trop complexe pour qu’ils l’exécutent en un laps de temps raisonnable sur les PC de leur labo. Mais le LBNL possédait un super-ordinateur Cray, capable d’effectuer des calculs complexes en un clin d’œil. Pierre avait depuis longtemps déposé une demande d’utilisation du Cray, et il remontait lentement vers la tête de la liste d’attente. Dans une quinzaine de jours, ce serait son tour.
Ils avaient juste le temps de tout préparer avant que ce jour n’arrive. Si tout marchait bien, ils auraient alors les réponses qu’ils attendaient.
— David Solomon ?
— Oui.
— Je m’appelle Avi Meyer. Je travaille pour le gouvernement des États-Unis. L’agent Izzy Tischler qui m’accompagne fait partie de la police de l’État d’Israël. Nous voudrions vous montrer quelques photographies pour voir si vous y reconnaissez quelqu’un.
Solomon avait le visage froissé comme un sac en papier mis en boule et le teint buriné par le soleil et le vent. La seule aspérité était son nez énorme, crochu comme un bec d’aigle et couvert sur toute sa surface d’un fin réseau de vaisseaux sanguins éclatés. Ses iris étaient d’un brun si foncé que ses pupilles s’y noyaient presque. La cornée était plus jaune que blanche et striée de veinules.
— Pourquoi ? demanda Solomon.
— Je vous le dirai quand vous aurez jeté un coup d’œil aux photos.
Solomon haussa les épaules.
— Comme vous voudrez.
— Pouvons-nous entrer ?
Nouveau haussement d’épaules.
— Bien sûr.
Il s’avança dans son living en traînant les pieds et se laissa tomber sur un vieux canapé au tissu râpé. Il faisait une chaleur étouffante, l’appartement n’était pas climatisé. Tischler souleva avec précaution un vase posé sur la table basse et le garda stupidement à la main, car il ne trouvait pas d’endroit où le mettre. Avi installa à sa place son petit magnétophone. Puis il déploya la planche de photos avec ses trois rangées de huit clichés chacune. Solomon ôta la paire de lunettes qu’il avait sur le nez et la remplaça par une autre qu’il tira de sa poche de poitrine.
— Ces photos sont celles de…, commença Avi.
— Ivan Marchenko ! l’interrompit aussitôt le vieil homme avec force.
— Lequel ? demanda Avi en se penchant en avant.
— La rangée du milieu. Le troisième.
Avi sentit son estomac se nouer. La troisième photo de la rangée du milieu était bien celle d’un homme chauve au visage rond, mais ce n’était pas Marchenko. Il s’agissait, en fait, du concierge de l’immeuble de l’OSI à Washington. Avi savait que, s’il posait des questions orientées du genre : « Vous êtes sûr ? Il n’y en a pas une autre qui ressemble davantage à Ivan ? », les avocats de la défense réduiraient sans peine son identification à néant. Consterné, il se contenta de dire :
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