— Étonnant, convint Pierre.
— Et très sexy, renchérit Molly.
— Qui ça ? demanda Pierre, perplexe. Fitz ?
— Oui.
— Mais il est gros, alcoolique, joueur, et il fume comme un pompier !
— Mais quel cerveau ! Quelle intensité psychique !
— Il finira dans un hôpital, avec une bonne crise cardiaque.
— Je sais, soupira Molly. J’espère qu’il a une bonne assurance maladie.
— La Grande-Bretagne, c’est comme le Canada. Il y a un système de médecine sociale.
— Ici le mot « social » est considéré comme obscène. Mais j’avoue que l’idée d’une médecine accessible à tous me séduit. Dommage que Hillary n’ait pas obtenu gain de cause. Tu as dû avoir un choc, quand ils t’ont fait payer ton assurance médicale.
— J’en aurai sûrement un, mais je n’ai encore rien fait.
Elle en resta bouche bée.
— Tu veux dire que tu ne cotises à aucune assurance maladie ?
— Euh… non.
— Tu es peut-être couvert par la mutuelle des enseignants ?
— Non. Je ne suis même pas prof. J’ai juste une bourse de recherche de troisième cycle.
— Tu te rends compte, Pierre ? S’il t’arrivait un accident, tu serais dans de beaux draps !
— Je n’y avais jamais pensé. L’habitude du système canadien, je suppose. Là-bas, tout le monde est couvert automatiquement. Personne n’a à faire de démarches pour s’assurer.
— Tu es sûr que tu n’es pas couvert par le Canada ?
— Le Québec. Ça marche avec les provinces. Mais cette année, je ne serai plus considéré comme résident, ce qui signifie que je perds ma couverture sociale.
— Tu aurais intérêt à faire rapidement quelque chose. En cas d’accident, tu serais vite ruiné financièrement.
— Tu peux me recommander une compagnie ?
— Moi ? Je ne connais personne. Je suis couverte par l’université. Je crois que c’est la Sequoia Health qui les assure. Mais pour un particulier, je n’ai aucune idée des tarifs pratiqués par les différentes compagnies. J’ai vu des pubs pour la Bay Area Health, et aussi… Comment s’appellent-ils, déjà ? La Condor, si je me souviens bien.
— Je les appellerai.
— Dès demain. Fais-le, c’est important. J’ai un oncle qui s’est cassé la jambe, un jour. On l’a mis en traction à l’hôpital. Il n’avait pas d’assurance. La facture s’est élevée à trente-cinq mille dollars. Il a fallu qu’il vende sa maison pour payer.
Pierre lui tapota la main.
— D’accord. Je ferai ça demain matin, sans faute.
La pizza arriva. Pierre posa la boîte sur la table du séjour pour l’ouvrir. Molly mangea sa part à même le carton, mais il aimait la sienne bien chaude, et il la passa au micro-ondes pendant trente secondes. Il flottait dans la cuisine une odeur de fromage et de poivrons, à laquelle s’ajoutait le parfum du carton de la boîte légèrement humide.
Après avoir fini son troisième morceau, Molly demanda de but en blanc :
— Qu’est-ce que tu penses des enfants ?
Pierre se servit une quatrième portion.
— Je les aime bien.
— Moi aussi, lui dit Molly. J’ai toujours eu envie d’être mère.
Pierre hocha la tête, ne sachant pas exactement ce qu’il était censé répondre à cela.
— Ce que je veux dire, continua Molly, c’est que mon doctorat m’a pris beaucoup de temps, et… je n’ai jamais rencontré la personne qui me convenait.
— Ça arrive parfois, dit Pierre avec un petit sourire.
Molly mordilla sa pizza.
— Oui, bien sûr. Mais j’imagine que ce n’est pas un problème insurmontable de ne pas avoir de mari. J’ai pas mal d’amies qui sont mères célibataires. Pour la plupart, elles ne l’avaient pas prémédité, mais elles se débrouillent plutôt bien. En fait, je…
— Oui ?
— Non, rien.
— Dis-le-moi, insista Pierre, curieux.
Elle réfléchit quelques instants, puis murmura :
— J’ai fait une chose stupide, il y a environ six ans.
Il haussa les sourcils.
— J’avais vingt-cinq ans et, pour tout te dire, j’avais renoncé à trouver un garçon avec qui je puisse avoir une relation durable. (Elle leva la main devant elle.) Oh ! je sais que ça peut paraître jeune, mais j’avais déjà six ans de plus que ma mère quand elle m’a eue, et… je ne veux pas entrer dans les détails pour le moment, mais j’ai eu quelques aventures pénibles avec les mecs, et je ne voyais pas pourquoi cela devait changer. Mais je voulais vraiment avoir un enfant, aussi je… j’ai sélectionné quatre ou cinq hommes, différents chaque soir, pour… (Elle mit de nouveau la main en avant, comme pour atténuer le caractère sordide de la chose.) Ils étaient tous étudiants en médecine. Je m’étais efforcée de les choisir soigneusement, en faisant coïncider mes rencontres avec les moments de mon cycle les plus favorables. J’espérais tomber enceinte de l’un d’eux. Je ne cherchais pas un mari, tu comprends. J’étais juste en quête de sperme.
Pierre avait la tête penchée sur le côté. Visiblement, il était à court de réplique. Elle haussa les épaules.
— Enfin, ça n’a pas marché. Je ne suis pas tombée enceinte. (Elle regarda quelques instants le plafond et prit une seconde inspiration.) Tout ce que j’ai gagné à ce petit jeu, c’est une bonne blennorragie. (Elle poussa un profond soupir.) Je suppose que j’ai eu de la chance de ne pas choper le sida. Bon Dieu ! Ce que j’ai pu être bête !
Pierre avait l’air choqué. Ils avaient déjà couché ensemble deux ou trois fois.
— N’aie pas peur, lui dit Molly en voyant son expression. Je suis complètement guérie, grâce à Dieu. J’ai passé tous les tests après le traitement à la pénicilline. Je n’ai plus rien. Mais c’était stupide de faire ça. Enfin… J’avais tellement envie d’un bébé.
— Pourquoi as-tu laissé tomber ?
Elle baissa les yeux. D’une voix à peine audible, elle reprit :
— La blenno m’a ravagé les trompes de Fallope. Je ne peux plus tomber enceinte par la méthode habituelle. Si je veux avoir un enfant un jour, il faudra que ce soit par fécondation in vitro. Et ça coûte cher. Environ dix mille dollars par tentative, la dernière fois que je me suis renseignée. Mon assurance médicale ne couvre pas ce cas dans la mesure où mes trompes de Fallope ne sont pas bouchées de manière congénitale. Mais je mets tout ce que je peux de côté.
— Oh ! fit Pierre.
— Je… J’ai pensé qu’il valait mieux que tu saches.
Sa voix n’était plus qu’un filet à peine audible. Elle haussa de nouveau les épaules et ajouta :
— Je suis désolée.
Pierre regarda sa portion de pizza qui refroidissait. Distraitement, il prit une lanière de poivron dans ses doigts. Sa moitié n’était pas censée en avoir, mais un morceau s’était égaré sur une de ses parts.
— Je ne dis pas que ça résout tous les problèmes, déclara-t-il, mais je suis assez conventionnel, dans ce domaine, pour penser qu’un enfant doit avoir un père et une mère.
Elle le regarda dans les yeux.
— C’est ce que je pense aussi, dit-elle.
À quatorze heures, Pierre entra dans le bâtiment principal du programme Génome humain. À sa grande surprise, il tomba au milieu d’une fête. La réserve habituelle de gâteaux de Joan Dawson ne suffisant apparemment pas, quelqu’un était allé acheter des nachos et des allumettes au fromage ainsi que quelques bouteilles de champagne.
Dès que Pierre arriva, l’une des généticiennes présentes, Donna Yamashita, lui tendit un verre.
— Qu’est-ce qu’on arrose ? cria Pierre pour couvrir le bruit.
— Ils ont finalement trouvé ce qu’ils voulaient sur Hapless Hannah [4] Hapless Hannah est un nom imaginaire, qui pourrait se traduire par « l’infortunée Hannah ». (N.d.T)
, lui dit Yamashita avec un grand sourire.
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