Une pensée effleura ses perceptions, comme une plume sur la peau nue. Mais elle était inintelligible.
Les revues n’étaient pas classées par ordre chronologique. Machinalement, elle remit les derniers numéros sur le dessus de la pile.
Une nouvelle pensée voleta à la surface de son esprit conscient. Soudain, elle comprit pourquoi elle avait du mal à la capter. Elle était en français. Molly reconnaissait la consonance mentale de cette langue.
Elle trouva le numéro de DP du mois dernier, se redressa et balaya du regard la salle de lecture à la recherche d’une place où s’asseoir. Cela ne manquait pas, naturellement, mais…
En français.
Ce type pensait en français.
Et il n’était pas mal, il fallait l’avouer.
Elle s’assit à côté de lui et ouvrit sa revue. Il leva les yeux, l’air un peu surpris. Elle lui sourit puis, sans réfléchir, lui dit :
— Agréable soirée, n’est-ce pas ?
— Certainement, répondit-il en lui rendant son sourire.
Elle sentit son cœur battre un peu plus fort. Il pensait toujours en français ! Elle s’était déjà trouvée en présence d’étrangers, mais ils pensaient tous en anglais quand ils parlaient dans cette langue.
— Oh ! Quel accent charmant ! dit-elle. Vous êtes français ?
— Canadien français, répondit Pierre. De Montréal.
— Vous faites partie d’un échange d’étudiants ? lui demanda Molly, qui savait parfaitement, d’après ce que lui avait dit Pablo, que ce n’était pas le cas.
— Non, non. J’ai une bourse de recherche au LBL.
— Ah ! Dans ce cas, vous devez connaître Burian Klimus. (Elle fit mine de frissonner.) Drôle de type.
Pierre se mit à rire.
— Vous l’avez dit.
— Je m’appelle Molly Bond, murmura-t-elle. J’enseigne la psycho.
— Enchanté . Pierre Tardivel… (Il marqua une pause.) Prof de psycho, eh ? Ça m’a toujours intéressé, cette matière.
— Ouah !
— Pardon ?
— C’est donc vrai que vous autres les Canadiens vous dites tout le temps : « Eh ! »
Elle eut l’impression qu’il rougissait légèrement.
— Nous disons aussi : « Je vous en prie. »
— Hein ?
— Ici, quand on dit merci à quelqu’un, il répond : « Uh-huh. » Nous, nous disons : « Je vous en prie. »
Elle se mit à rire.
— Touché , dit-elle.
Puis elle porta trois doigts à ses lèvres.
— Hey ! Je parle français, moi aussi !
Pierre sourit. Elle trouva que cela lui allait très bien.
— J’imagine, dit Molly en regardant les rayonnages poussiéreux qui les entouraient, que vous venez souvent ici ?
Il hocha la tête. Les pensées, nombreuses, se bousculaient à la surface de son esprit, mais Molly, à sa grande satisfaction, n’en comprenait aucune. Elles étaient toutes en français. Et le français était une langue si merveilleuse… Comme une douce musique de fond, qui la changeait du bruit irritant des pensées articulées de la plupart des gens qu’elle rencontrait.
Sans réfléchir, elle demanda :
— Ça vous dirait, une tasse de café ?
Puis elle ajouta, comme pour se justifier :
— Je connais un endroit dans Bancroft Avenue où ils font un excellent capucino.
Pierre avait une drôle d’expression, un mélange d’incrédulité et d’agréable surprise devant ce coup de chance inattendu.
— Avec plaisir, dit-il.
Oui, se dit Molly. Avec beaucoup de plaisir.
Ils bavardèrent durant des heures. Le bruit de surface des pensées de Pierre n’était jamais gênant. Il était peut-être aussi grossier que la majorité des hommes, mais elle ne le croyait pas vraiment. Il semblait sincèrement intéressé par ce qu’elle lui disait. Il l’écoutait avec attention. Et il avait un merveilleux sens de l’humour. Jamais elle n’avait autant apprécié la compagnie d’un homme.
Elle avait entendu dire que les Français – aussi bien européens que canadiens – avaient une attitude différente de celle des Américains envers les femmes. Qu’ils étaient plus détendus, moins crispés avec elles, qu’ils cherchaient moins à prouver continuellement leur virilité. Elle n’y croyait pas trop, cependant. Elle les soupçonnait de n’adopter que par calcul une attitude blasée devant la nudité féminine. « Ne laisse rien paraître, et elles viendront agiter leurs nichons sous ton nez. » Mais Pierre semblait s’intéresser réellement à ses préoccupations, et cela la branchait plus que n’importe quelle attitude macho.
Soudain, ce fut minuit et on les informa que le café allait fermer.
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle. Je n’ai pas vu le temps passer !
— Précisément, lui dit Pierre, il a rejoint le reste du passé. Et sachez que j’en ai apprécié chaque seconde. (Il secoua la tête.) Je ne m’étais pas offert un tel répit depuis des semaines. (Il la regarda dans les yeux.) Merci beaucoup, ajouta-t-il en français.
Elle lui sourit.
— À cette heure-ci, vous n’allez pas marcher toute seule dans les rues, lui dit-il. Puis-je vous raccompagner à votre voiture ou devant votre porte ?
Elle sourit de nouveau.
— C’est gentil. Je n’habite pas loin d’ici.
Ils quittèrent le café. Pierre avait les mains nouées dans le dos. Elle se demandait s’il allait essayer de lui prendre la main, mais ce ne fut pas le cas.
— Il faudrait que je fasse plus ample connaissance avec cette région, dit-il. J’avais l’intention de jouer les touristes demain à San Francisco.
— Cela vous ferait plaisir d’avoir de la compagnie ?
Ils étaient arrivés à l’entrée de son immeuble.
— Beaucoup, dit-il. Merci.
Il y eut un silence. Molly se disait qu’il faudrait qu’ils se donnent rendez-vous le lendemain matin, à moins que… Elle frissonna, peut-être à cause de cette pensée, peut-être à cause de la brise nocturne… À moins qu’il ne reste pour la nuit. Mais les pensées de Pierre étaient pour elle un mystère absolu.
— Nous pourrions nous retrouver pour un brunch à onze heures, dit-il.
— Pourquoi pas ? Ici, on ne mange pas trop mal, répondit-elle en montrant un établissement sur le trottoir d’en face.
Elle se demandait s’il allait l’embrasser. Cela l’excitait, de ne pas pouvoir décrypter ses intentions. Le silence se prolongea, et il ne tenta rien. Cela aussi, c’était excitant.
— Bon, eh bien, à demain, dit-il enfin. Au revoir .
Quand Molly pénétra dans son immeuble, elle souriait d’une oreille à l’autre.
Molly et Pierre se virent de plus en plus souvent. Il était déjà allé trois fois chez elle, mais elle ne connaissait pas encore l’endroit où il vivait. Ce soir, cependant, c’était le grand soir. On jouait sur A & E un nouveau téléfilm de la série Cracker , avec Robbie Coltrane, et ils adoraient tous les deux cette série. Mais Molly n’avait qu’un téléviseur de trente-trois centimètres, alors que celui de Pierre en faisait soixante-neuf. Il fallait un écran convenable pour pouvoir suivre un match de hockey.
Il avait fait un peu de ménage, ramassant ses chaussettes sales et ses sous-vêtements qui traînaient dans le living, débarrassant le sofa vert et orange des piles de journaux qui l’encombraient et ôtant de son mieux la poussière, ce qui se résumait essentiellement à passer la manche de son maillot des Canadiens de Montréal sur le dessus de la télé et sur le meuble de sa chaîne hi-fi.
Ils commandèrent une pizza chez La Val pendant la pause publicitaire de la fin. Après le film, ils bavardèrent en attendant qu’elle arrive. Molly était emballée par le rôle que jouait la psychologie dans Cracker . Le personnage interprété par Coltrane, Fitz, était un psychologue qui travaillait pour la police de Manchester.
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