On lui reprochait principalement d’avoir fait exécuter un Juif sur la foi de fausses accusations d’attentat à la pudeur. Janning demandait l’autorisation de prendre la parole malgré l’opposition de son propre avocat. Quand il vint à la barre, Avi sentit son estomac se nouer. Janning expliqua comment Hitler avait séduit l’opinion allemande avec ses mensonges. « Il y a des démons parmi nous. Les communistes, les libéraux, les Juifs, les Gitans. Lorsque ces démons seront détruits, toutes vos misères prendront fin. »
Janning secouait alors lentement la tête. C’était la vieille histoire de l’agneau du sacrifice.
Lancaster s’exprimait de manière véhémente, il mettait tout son art dans ce soliloque !
— Il n’est pas facile pour nous d’admettre la vérité, disait-il, mais si nous voulons que l’Allemagne soit sauvée, nous devons reconnaître nos fautes, quelles que soient les souffrances et les humiliations que cela entraînera pour nous.
Là, il marquait un temps d’arrêt avant de reprendre :
— J’avais mon verdict dans la tête, pour l’affaire Feldenstein, avant d’entrer dans la salle du tribunal. Je l’aurais reconnu coupable envers et contre toutes les preuves. Ce n’était pas un procès, mais un rite du sacrifice dont Feldenstein le Juif était la victime impuissante.
Avi arrêta la cassette. Il avait décidé de ne pas voir la suite. Le film était presque fini, de toute manière. Il alla se brosser les dents dans la salle de bains.
Cependant, il s’était trompé, il avait appuyé sur PAUSE au lieu de STOP. Au bout de cinq minutes, la cassette se désengagea et la télé – encore CNN – se mit à hurler. Il retourna dans le living et chercha sa télécommande à tâtons.
Puis il se ravisa et décida de regarder la fin du film. Quelque chose l’y poussait.
Après le procès, lorsque Janning et les trois autres magistrats allemands avaient été condamnés à l’emprisonnement à vie, Spencer Tracy, qui jouait le rôle du juge américain Haywood, allait rendre visite à Janning dans sa cellule, sur sa demande. Celui-ci, qui avait écrit ses souvenirs des procès dont il était fier, ceux qu’il aurait voulu que l’on associe à son nom pour la postérité, donnait le manuscrit à Haywood pour qu’il le conserve en lieu sûr.
Puis, Burt Lancaster, au sommet de son art, murmurait :
— Juge Haywood, si je vous ai demandé de venir, c’est pour vous dire que tous ces gens… ces millions de personnes… je ne savais pas qu’un jour les choses en arriveraient là. Croyez-moi. Vous devez me croire.
Il y avait quelques instants de silence, et Tracy, d’une voix triste et douce, répliquait :
— Herr Janning, les choses en sont arrivées là lorsque, pour la première fois, vous avez condamné à mort un homme que vous saviez innocent.
Avi Meyer éteignit la télé et demeura assis dans le noir, affalé sur son canapé.
Des démons parmi nous . C’était Hitler qui disait cela, d’après Janning. Dans l’armoire en bois, à côté de l’emplacement vide de Jugement à Nuremberg, il y avait : Les assassins sont parmi nous – L’histoire de Simon Wiesenthal .
Uniquement des échos, cette fois-ci. Qui mettaient mal à l’aise, mais des échos quand même.
Lorsque ces démons seront détruits, toutes vos misères prendront fin.
Avi ne demandait qu’à le croire. Détruisons les misères, et laissons les fantômes en paix.
Mais Demjanjuk… Demjanjuk…
C’était la vieille, très vieille histoire de l’agneau du sacrifice.
Non, non… Il s’agissait d’une cause honorable, une cause juste.
J’avais mon verdict dans la tête avant d’entrer dans la salle du tribunal. Je l’aurais reconnu coupable envers et contre toutes les preuves. Ce n’était pas un procès, mais un rite du sacrifice.
Oui. Tout au fond de lui-même, Avi l’avait toujours su. Et les juges israéliens, Dov Levin, Zvi Tal et Dalia Dorner, le savaient sans nul doute aussi.
Herr Janning, les choses en sont arrivées là lorsque, pour la première fois, vous avez condamné à mort un homme que vous saviez innocent.
Mar Levin, les choses en sont arrivées là lorsque, pour la première fois, vous avez condamné à mort un homme que vous saviez innocent.
Mar Tal, les choses en sont arrivées là…
Giveret Dorner, les choses en sont arrivées là…
Avi sentit ses intestins se nouer.
Agent Meyer, les choses en sont arrivées là lorsque, pour la première fois, vous avez condamné à mort un homme que vous saviez innocent.
Il se leva pour aller regarder par la fenêtre. Elle donnait sur D Street. Mais sa vision était floue. Nous voulions la justice. Nous voulions que quelqu’un paie. Il mit la main contre la vitre froide. Qu’avait-il fait ? Qu’avait-il donc fait ?
À présent, les procureurs israéliens disaient : Bon, si Demjanjuk n’est pas Ivan le Terrible, il faisait peut-être partie des gardiens à Sobibór ou dans un autre camp nazi .
Avi songea à Tom Robinson, avec sa main atrophiée. Ce bon à rien de nègre. Si ce n’était pas lui qui avait violé Mayella Ewell, il était sans doute coupable de quelque chose d’autre.
CNN avait montré le théâtre transformé en tribunal. Ce même théâtre où Avi, cinq ans plus tôt, avait pris place pour suivre le déroulement du procès. Demjanjuk, qui n’avait pas encore été libéré, avait été reconduit dans la cellule où il avait passé ses deux mille dernières nuits.
Avi quitta le living pour s’avancer dans les ténèbres.
Miss Jean Louise, levez-vous, votre père est un homme juste…
Mais personne ne se leva pour saluer Avi Meyer.
Pas même les fantômes du passé.
Pierre Tardivel devint quelqu’un de motivé, qui ne s’intéressait plus qu’à ses études. Il avait décidé de se spécialiser en génétique, le domaine qui, tout compte fait, avait chamboulé sa vie. Il s’y distingua aussitôt et entama une brillante carrière de chercheur au Canada.
En mars 1993, il lut qu’une découverte essentielle venait d’être faite. Le gène de la maladie de Huntington était identifié, et il devenait possible de pratiquer un test simple et peu coûteux sur l’adn pour savoir si le gène était présent chez un individu et s’il finirait par avoir la maladie. Mais Pierre ne voulut pas faire ce test. Il avait presque peur de savoir, maintenant. S’il n’était pas atteint, allait-il retrouver son indolence passée ? Recommencer à gaspiller son temps ? À traverser les années en touriste ?
À trente-deux ans, il obtint une bourse de recherche au Lawrence Berkeley National Laboratory, situé sur une colline dominant l’université de Californie à Berkeley. On l’affecta au programme Génome humain, l’entreprise internationale visant à établir la cartographie et le séquençage de la totalité de l’adn qui constitue l’être humain.
Le campus de Berkeley offrait tous les avantages du campus idéal : ensoleillé, plein d’espaces verts, exactement le genre d’endroit où l’on pouvait imaginer que le mouvement hippie était né.
Ce qui était un peu moins merveilleux, c’était le nouveau patron de Pierre, le grincheux Burian Klimus, qui avait eu le prix Nobel pour sa découverte dans le séquençage de l’ADN, dénommée méthode de Klimus et aujourd’hui utilisée dans le monde entier.
Si le Pr Kingsfield, dans La Chasse au diplôme , avait été catcheur, il aurait ressemblé à Klimus. Âgé de quatre-vingt-un ans, trapu et complètement chauve, il avait un cou de taureau, les yeux marron et un visage ridé d’où seules les rides du sourire étaient absentes. En fait, Pierre ne l’avait pas vu rire une seule fois depuis qu’il le connaissait.
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