Avi Meyer, qui venait d’avoir quarante ans et était à l’affût du moindre signe de vieillissement, se disait qu’Epstein faisait aisément dix ans de moins que ses soixante-deux ans. Il était grand, avec une épaisse chevelure rousse coiffée en arrière.
Les trois juges l’écoutaient avec attention. Zvi Tal avait une grande barbe et une kippa perchée sur ses cheveux gris. Dov Levin, austère, crâne dégarni, portait des lunettes à monture d’écaillé. Et Dalia Dorner avait les cheveux courts et arborait veste et cravate comme ses collègues masculins.
— Messieurs les juges, madame, fit Epstein en se tournant vers eux, je me souviens d’un incident. Je fais encore des cauchemars à cause de ça. Un jour, une petite fille a réussi à ressortir vivante d’une chambre à gaz. Elle devait avoir dans les douze, treize ans. Comme Jubas Meyer, Shlomo Malamud et quelques autres, on m’obligeait à retirer les cadavres de la chambre à gaz. (Avi Meyer s’était penché en avant à la mention du nom de son père.) Et le cri de cette fillette résonne encore à mes oreilles, continua Epstein. Maman ! Maman ! (Il s’interrompit un instant pour essuyer une larme.) Ivan s’en est alors pris à Jubas, et il l’a…
Le cœur battant, Avi Meyer attendait la suite. La voix d’Epstein s’était éteinte ; il regardait les magistrats l’un après l’autre, en s’attardant davantage sur Dalia Dorner, comme s’il était intimidé parce que c’était une femme.
— Désolé, reprit le témoin, j’ai trop honte pour répéter les mots prononcés alors par Ivan.
Dov Levin fronça les sourcils et ôta ses lunettes.
— S’il est important que la Cour les entende, vous devez nous les dire.
Epstein inspira profondément puis murmura :
— Il a d’abord roué Jubas de coups, puis il lui a crié : « Davay yebatsa . »
Levin haussa ses sourcils broussailleux.
— Ce qui veut dire ?
Epstein se tortilla sur sa chaise.
— En russe, ça signifie : « Viens baiser. » Il a demandé à Jubas de baisser son pantalon et de violer cette petite fille terrifiée.
Avi Meyer sentit un goût de bile au fond de sa gorge. Il pensait avoir tout entendu, après sa barmitsva, sur les atrocités commises vingt-sept ans plus tôt. Sa mère, à présent, était morte. Il espérait qu’elle n’avait jamais su ce détail.
Mickey Shaked, l’un des trois procureurs israéliens, avait d’abondants cheveux bouclés et de grands yeux tristes. Il plaça la planche de photos devant Epstein. Elle comprenait huit clichés sur trois rangées : deux de trois et une de deux. Il n’y avait là que des Ukrainiens soupçonnés de crimes de guerre. Les cinq premiers portraits étaient des photos d’identité. Les deux derniers avaient été prélevés sur des documents divers. Leur taille faisait presque le double des autres. Sur les huit, seule la septième photo était celle d’un homme chauve, à la figure ronde.
— Reconnaissez-vous l’un de ces visages ? demanda Shaked.
Epstein hocha la tête. Au début, il fut incapable de donner voix à ses pensées. Finalement, il posa le doigt sur la septième photo.
— C’est lui, je le reconnais, dit-il.
— De quelle manière ?
— Le front, la rondeur du visage, le cou très court, les épaules larges, les oreilles décollées. C’est Ivan le Terrible tel qu’il est resté dans mon souvenir de Treblinka.
— Et cet homme est-il présent aujourd’hui dans ce tribunal ? demanda Shaked en parcourant du regard la vaste salle comme s’il n’avait pas lui-même la moindre idée de l’endroit où pouvait se trouver le monstre.
Epstein désigna du doigt Demjanjuk en disant d’une voix forte :
— Oui. Il est assis là.
Certains des spectateurs applaudirent. Oui, ils applaudirent. L’avocat israélien de Demjanjuk, Yoram Sheftel, écarta les bras de manière implorante en direction des magistrats. Le juge Levin fronça les sourcils, comme s’il hésitait à interrompre la performance d’un acteur de théâtre, mais finit par rappeler le public à l’ordre.
Un autre témoin était maintenant à la barre : Eliahu Rosenberg, un petit homme trapu aux cheveux gris et aux épais sourcils noirs.
— Je vous demande de bien regarder l’accusé, déclara le procureur. Étudiez bien ses traits.
Rosenberg se tourna vers les magistrats.
— Pouvez-vous lui demander d’ôter ses lunettes ?
Demjanjuk les retira immédiatement, mais son avocat américain, Mark O’Connor, se leva pour protester, et il les remit aussitôt.
— Mr O’Connor, demanda le juge Levin en fronçant les sourcils, quelle est votre position ?
O’Connor regarda Demjanjuk, puis Rosenberg, puis de nouveau le juge Levin. Finalement, il haussa les épaules.
— Mon client n’a rien à cacher.
Demjanjuk se leva et ôta une nouvelle fois ses lunettes. Il se pencha en avant pour parler à O’Connor.
— Laissez-le venir plus près, si vous voulez, dit-il.
Au début, O’Connor le fit taire, puis il sembla penser que c’était une bonne idée, après tout.
— Monsieur Rosenberg, dit-il, voulez-vous venir examiner mon client de plus près ?
Rosenberg quitta la barre des témoins et, sans détacher un seul instant son regard de Demjanjuk, s’approcha d’un pas hésitant. Un murmure courut dans les rangs des spectateurs.
Rosenberg s’agrippa à la barre.
— Posmotree ! cria-t-il. Regarde-moi !
Demjanjuk le regarda dans les yeux et lui tendit la main.
— Shalom !
Rosenberg chancela.
— Assassin ! s’écria-t-il. Comment oses-tu ?
Avi Meyer vit que la femme de Rosenberg, Adina, assise au troisième rang, venait de s’évanouir. Sa fille la reçut dans ses bras. Rosenberg, furieux, retourna à la barre des témoins.
— On vous a demandé d’examiner l’accusé de plus près, déclara le juge Levin. Qu’avez-vous vu ?
D’une voix tremblante, Rosenberg répondit :
— C’est Ivan. (Il déglutit, essayant de recouvrer son calme.) Je le dis sans hésitation et sans le moindre doute. C’est Ivan, celui de Treblinka et des chambres à gaz. Je ne pourrai jamais oublier ces yeux, ce regard d’assassin.
Demjanjuk hurla quelque chose. Avi Meyer n’avait pas bien entendu. O’Connor, gêné par ses écouteurs de traduction simultanée, n’avait pas saisi non plus. Il les enleva et se tourna vers son client.
— Qu’avez-vous dit ?
Demjanjuk, le visage empourpré et les mains croisées sur sa poitrine, ne lui répondit pas. L’avocat israélien de la défense, Yoram Sheftel, se pencha vers O’Connor pour lui dire en anglais :
— Il a dit : « Atah shakrari ! » Vous êtes un menteur !
— Ce n’est pas vrai ! J’ai dit la vérité ! s’écria Rosenberg. C’est Ivan le Terrible !
Treize mois plus tard
Minneapolis
Molly Bond se sentait… comment dire… minable, mais excitée. Effrayée, mais sûre d’elle.
Elle allait avoir vingt-six ans cet été, et était sur le point d’obtenir son doctorat de psycho. Mais ce soir, elle n’étudiait pas. Elle était entrée dans un bar à quelques rues du campus de l’université du Minnesota. L’air enfumé lui piquait les yeux. Elle avait déjà bu un thé glacé de Long Island [3] Cocktail à base de vodka, gin, rhum, whisky et tequila. Pas de thé, mais un peu de Coca et de jus de citron ! ( N.d.T .)
et essayait de rassembler son courage. Elle portait un chemisier rouge, en soie, sans rien en dessous. Quand elle baissait les yeux vers sa poitrine, elle voyait les pointes de ses seins qui saillaient contre le tissu. Elle avait déjà dégrafé un bouton avant d’entrer. Elle en dégrafa un second. Pour le bas : minijupe de cuir noir, collants fumés, escarpins à talons hauts et à fines lanières de cuir croisées sur la cheville. Côté maquillage : le grand jeu.
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