— Tu es un homme, maintenant, Avi. Il faut que tu saches tout ce que ton père a enduré. Les souffrances que notre peuple a connues.
Et elle lui avait tout raconté.
Les nazis.
Treblinka.
Oui, son père s’était échappé de ce camp, mais il avait trois sœurs et un frère que les nazis avaient tués, de même que le grand-père et la grand-mère d’Avi et d’innombrables autres parents et relations.
Tous morts.
Des fantômes.
Mais à présent, les fantômes pouvaient peut-être connaître le repos. On avait retrouvé celui qui était à l’origine de leurs souffrances, celui qui les avait torturés avant de les faire passer dans les chambres à gaz.
Ivan le Terrible. Ils avaient enfin capturé cette ordure. Et le monstre allait payer.
Avi – petit et trapu, gueule de bouledogue – travaillait à l’OSI, l’Office of Special Investigations, division du Département de la Justice des États-Unis, qui se consacrait à la recherche des criminels de guerre nazis. Ses collègues et lui avaient identifié un certain ouvrier d’une usine d’automobiles de Cleveland, nommé John Demjanjuk, comme étant Ivan le Terrible.
Aujourd’hui, Demjanjuk avait l’air tout à fait inoffensif. C’était un gros Ukrainien âgé de près de soixante-dix ans, aux oreilles décollées et aux yeux en amande derrière des lunettes à monture d’écaillé. À vrai dire, il ne semblait pas avoir l’esprit aussi vif que l’individu décrit dans les rapports sur Ivan le Terrible, mais d’autres que lui avaient eu le cerveau ramolli par les ans.
Les agents de l’OSI avaient montré à des survivants de Treblinka des planches de photos parmi lesquelles se trouvait celle de Demjanjuk. Suite à ces identifications et à la découverte d’une carte d’identité SS tombée aux mains des Soviétiques, la citoyenneté américaine de Demjanjuk lui avait été retirée en 1981. On l’avait extradé en Israël. Et aujourd’hui, il était jugé pour le seul crime passible de la peine de mort dans ce pays.
Le tribunal siégeait au centre de conventions Binyanei Ha’uma de Jérusalem, dans une très grande salle. En fait, il s’agissait du hall n° 2, un théâtre loué pour l’occasion, ce procès étant le plus important depuis celui d’Eichmann. Il s’agissait de permettre au plus grand nombre de spectateurs possible d’assister à cet événement historique. La majeure partie de l’auditoire était composée de survivants de l’holocauste et de leurs familles. Leur nombre diminuait sensiblement au fil des années. Depuis que Demjanjuk avait perdu sa citoyenneté américaine à Cleveland, trois témoins qui l’avaient identifié formellement comme étant Ivan le Terrible étaient décédés.
Les juges trônaient sur la scène du théâtre. Ils occupaient trois hauts fauteuils à dossier en cuir, celui du milieu étant un peu plus haut que les deux autres. De chaque côté de cette tribune flottait le drapeau israélien bleu et blanc. Côté cour, il y avait la table du procureur et la barre des témoins ; côté jardin, la table des avocats de la défense. Derrière eux, le box où Demjanjuk, en chemise à col ouvert et veste de sport bleue, se tenait avec son interprète et son gardien. Tout le mobilier était en bois blond bien ciré. La scène surplombait d’un bon mètre les fauteuils des spectateurs. Dans le fond et dans les coulisses, les équipes de la télé s’affairaient autour de leur matériel. Le procès était transmis en direct.
Il durait depuis huit jours. Avi Meyer, présent en tant qu’observateur de l’OSI, tuait le temps avant le début de la séance en relisant un exemplaire de poche du roman de Harper Lee intitulé Alouette, je te plumerai [2] Porté à l’écran en 1962, sous le titre Du silence et des ombres , avec Gregory Peck. Réalisateur : Robert Mulligan. ( N.d.E .)
. Il l’avait lu pour la première fois à l’université et en avait été profondément ému. Non pas qu’il y eût un quelconque rapport entre la vie de l’héroïne – miss Jean Louise Finch, surnommée « Scout » – dans le Sud profond et la sienne à Chicago, mais l’histoire des vérités que nous refusons de voir et de la quête de la justice était universelle.
En fait, ce livre avait peut-être eu encore plus d’importance dans sa décision d’entrer à l’OSI que les fantômes d’une famille qu’il n’avait pas connue.
Tom Robinson, un Noir, était accusé d’avoir violé une jeune Blanche nommée Mayella Ewell. Le seul indice physique était le visage couvert d’ecchymoses de Mayella. Elle avait été sauvagement frappée par un homme qui, d’après les experts, avait plus de force dans la main gauche. Son père, un ivrogne avéré, était gaucher. Tom Robinson souffrait d’une infirmité. Son bras gauche était plus court de trente centimètres que son bras droit. Sa main était atrophiée. Dans sa déclaration, Tom avait soutenu que Mayella s’était jetée sur lui et qu’il avait dû repousser ses avances. Que son père l’avait battue pour avoir voulu exciter un Noir. Il n’y avait pas le moindre commencement de preuve pour étayer l’accusation de viol, et Tom était physiquement incapable d’avoir battu la fille.
Mais dans la petite ville assoupie de Maycomb, en Alabama, le jury, composé uniquement de Blancs de sexe masculin, avait déclaré Tom Robinson coupable. Le témoignage d’une jeune fille blanche ne pouvait être réfuté par un Noir. Et même si Robinson n’était pas coupable cette fois-ci, c’était un bon à rien, et il avait sûrement fait quelque chose de mal en une autre occasion.
La justice avait besoin de défenseurs rigoureux, cela ne faisait aucun doute. Et dans le roman, elle en avait trouvé un en la personne du père de Scout, l’avocat Atticus Finch, qui avait accepté de défendre Tom en dépit de l’opinion publique et avait prononcé une plaidoirie vigoureuse, intelligente et pleine de dignité.
À l’époque, dans les années trente, la ségrégation régnait au tribunal, comme partout. Les Noirs n’avaient accès qu’aux galeries. Scout et son frère, Jem, s’étaient glissés là-haut et avaient trouvé une place à côté du bon révérend Sykes.
À la fin du procès, quand Tom Robinson fut reconduit à la prison et que tous les Blancs eurent évacué la salle, les Noirs attendirent en silence que l’avocat Atticus Finch rassemble ses papiers et ses livres de droit. Quand il se dirigea vers la sortie, ils se levèrent respectueusement pour lui rendre silencieusement hommage, sachant au fond d’eux-mêmes que Tom était innocent mais que tel était leur lot et que Finch avait fait de son mieux. Alors le révérend Sykes s’était penché pour dire à la fille d’Atticus : « Miss Jean Louise, levez-vous, votre père est un homme juste, qui s’est battu pour une juste cause. »
Dov Levin, le juge de la Cour suprême, et les juges du tribunal de district de Jérusalem, Zvi Tal et Dalia Dorner, constituaient le tribunal qui allait décider du sort de John Demjanjuk. Ils entrèrent dans la salle de théâtre. Dès qu’ils furent assis, l’huissier se leva pour annoncer :
— Beit Hamishpat ! L’État d’Israël contre Ivan, dit John, fils de Nikolaï Demjanjuk, dossier criminel n° 373/86 du tribunal de district de Jérusalem, siégeant en tant que tribunal d’exception en vertu de la loi sur le Châtiment des nazis et de leurs complices. Session du 24 Shevat 5747, 23 février 1987, séance du matin.
Avi Meyer replia le coin supérieur de sa page pour marquer l’endroit où il s’était arrêté.
— Je m’appelle Epstein, Pinhas, fils de Dov et Sara. Je suis né à Czestochowa, en Pologne, le 3 mars 1925. J’ai vécu là-bas avec mes parents jusqu’au jour où on nous a conduits à Treblinka.
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