Il avait évidemment truqué le tirage au sort. Nafai n’était pas si naïf : son frère n’aurait jamais laissé pareille décision au hasard. Mais tout en admirant l’habileté d’Elemak, Nafai lui en voulait. Essayait-il de récupérer l’Index, seulement ? Ou bien mettait-il au point avec Gaballufix un nouveau plan pour trahir Père et la cité, c’est-à-dire Surâme, le gardien de l’humanité ?
Et reviendrait-il ?
Enfin, vers le milieu de l’après-midi, on entendit des pierres qui dégringolaient, et Elemak descendit bruyamment jusqu’à leur cachette. Il avait les mains vides, mais les yeux brillants. On a été trahis, se dit Nafai.
« Il a refusé, évidemment, annonça Elemak. Cet Index est plus important que ce que nous avait dit Père. Gaballufix ne veut pas s’en défaire, pas pour rien, en tout cas.
— Que veut-il en échange, alors ? demanda Issib.
— Il ne me l’a pas dit, mais il a un prix en tête. Il a clairement laissé entendre qu’il est prêt à discuter. Le problème… c’est qu’il faut que Père nous donne accès à son argent. »
Nafai se méfia aussitôt : comment savoir ce qu’Elemak et Gaballufix s’étaient promis ?
« Alors, il faudrait se retaper tout le chemin les mains vides ? dit Mebbekew. Écoute, Elya : toi, tu vas voir Père, et nous, on reste ici en attendant que tu reviennes avec le code d’accès.
— Oui, renchérit Issib. Je n’ai pas envie de passer la nuit dans le désert alors que j’ai l’occasion de me servir de mes flotteurs en ville.
— Mais bon sang, vous êtes idiots ou vous le faites exprès ? s’exclama Elemak. Vous ne voyez pas que tout a changé, maintenant ? Ce n’est plus possible d’aller se promener dans la cité incognito ! Les troupes de Gabya sont partout. Et Gaballufix n’est pas l’ami de Père, c’est le moins qu’on puisse dire. Donc, ce n’est pas non plus notre ami !
— Oui, mais c’est ton frère, fit remarquer Mebbekew.
— Ce n’est le frère de personne ! rétorqua Elemak. Il est insaisissable et complètement amoral ! Je le connais mieux qu’aucun de vous, et je peux vous jurer qu’il nous tuera dès qu’il nous verra ! »
Venant d’Elemak, ce langage stupéfia Nafai. « Mais je croyais que tu voulais qu’il dirige Basilica !
— Je considérais son plan comme le meilleur espoir pour Basilica dans les guerres à venir, précisa Elemak. Mais je n’ai jamais cru que Gaballufix cherchait autre chose que son propre profit. Ses soldats occupent toute la cité, et ils portent une espèce de costume holographique qui les couvre tout entiers et qui les rend absolument identiques.
— Des masques intégraux ! s’écria Mebbekew. C’est génial !
— Ça veut surtout dire, reprit Elemak, que même si quelqu’un voit un soldat de Gaballufix commettre un méfait – enlever ou tuer un fils en goguette du vieux Wetchik, par exemple – il ne pourra jamais en identifier l’auteur.
— Ah ! fit Mebbekew.
— Alors, dit Nafai, si Père nous donne accès à son argent, qu’est-ce qui va se passer ? Qu’est-ce qui te fait croire que Gaballufix nous vendra l’Index ?
— Réfléchis, Nafai ! Même un gamin de quatorze ans doit être capable de comprendre vaguement les affaires des grands ! Gaballufix a des centaines et des centaines de soldats à payer ; il est riche, mais pas assez pour continuer comme ça éternellement sans mettre la main sur le revenu des impôts de Basilica. L’argent de Père pourrait faire une énorme différence. Pour l’instant, Gaballufix a sans doute plus besoin d’argent que du prestige de l’Index, dont presque plus personne ne connaît l’existence. »
Passant sur le ton condescendant d’Elemak, Nafai reconnut que l’analyse de son frère était juste. « L’Index est donc bien à vendre.
— Il est peut-être à vendre, nuance ! corrigea Elemak. Alors, on va retrouver Père, on voit si l’Index vaut qu’on dépense son argent, et combien il est prêt à y mettre. Ensuite, il nous donne accès à ses finances, on retourne à Basilica et on discute…
— Parle pour toi ! Va voir Père si tu veux, moi, je tente ma chance en ville ! protesta Mebbekew.
— Et moi, je veux sortir de ce fauteuil ce soir même ! renchérit Issib.
— Quand on reviendra, dit Elemak, tu pourras entrer dans la cité.
— Comme cette fois-ci ? Tu vas encore nous faire poireauter, et pour finir, on n’entrera jamais !
— Ah, c’est comme ça ? fit Elemak. D’accord : je retourne seul voir Père et je lui dis que vous l’avez laissé tomber, lui et sa mission, simplement parce que vous vouliez aller à Basilica pour faire de la voltige dans les rues et prendre une cuite, c’est bien ça ?
— Je n’y vais pas pour prendre une cuite ! protesta Issib.
— Et moi, je n’y vais pas pour faire de la voltige dans les rues, ajouta Mebbekew avec un large sourire.
— Attendez un peu, intervint Nafai. Si on va voir Père et qu’il nous donne sa permission, qu’est-ce qu’on en tirera ? Ça va prendre presque une semaine. Qui sait comment les choses auront évolué à ce moment-là ? Il y aura peut-être déjà une guerre civile à Basilica, ou bien Gaballufix aura trouvé un autre moyen de financement, et notre argent n’aura plus aucun intérêt pour lui. S’il faut lui faire une offre, c’est maintenant ou jamais ! »
Elemak le regarda d’un air étonné. « Eh bien… c’est vrai, évidemment. Mais on n’a pas accès à l’argent de Père. »
Sans répondre, Nafai se tourna vers Issib.
Issib roula des yeux. « Mais j’ai promis à Père… gémit-il.
— Quoi ? Tu connais le mot de passe de Père ? C’est ça ? demanda Mebbekew.
— Oui. Il a dit qu’il fallait que quelqu’un d’autre le sache, en cas d’accident. Mais comment es-tu au courant, Nafai ?
— Voyons, Issib ! je ne suis pas idiot ; dans tes recherches, tu avais accès à des fichiers de la bibliothèque municipale dans lesquels un gamin comme toi ne serait jamais entré sans l’autorisation d’un adulte. Mais je ne savais pas que Père t’avait donné le mot de passe.
— En fait, reprit Issib, il ne m’a donné que le code d’entrée. Le reste, je l’ai trouvé tout seul. »
Mebbekew était livide. « Tout ce temps où j’ai vécu comme un mendiant, tu avais accès à la fortune tout entière de Père, toi ?
— Allons, réfléchis, Meb, dit Elemak. À qui d’autre Père pouvait-il confier son mot de passe ? Nafai est un gosse, toi, l’argent te brûle les doigts, et quant à moi, j’étais tout le temps en désaccord avec lui sur les investissements à choisir. Mais Issib ne risquait pas de faire quoi que ce soit avec cet argent.
— Alors, parce qu’il n’a pas besoin d’argent, il a tout ce qu’il veut ?
— Si jamais je m’étais servi de ce mot de passe, Père l’aurait modifié, de toute façon ; je ne m’en suis donc pas servi, dit Issib. Mais peut-être qu’il en existe un autre pour accéder à l’argent ; je n’ai jamais essayé. Et je n’ai pas l’intention d’essayer aujourd’hui, alors laissez tomber. Père ne nous a pas donné l’autorisation d’aller taper dans la fortune familiale.
— Mais il nous a dit que Surâme voulait qu’on rapporte l’Index, dit Nafai. Vous ne comprenez donc pas ? L’Index est si important que Père a dû nous envoyer affronter son adversaire, un homme qui avait l’intention de le tuer…
— Oh, arrête, Nyef ! C’est un rêve qu’il a fait ; ça n’a rien de réel ! s’écria Mebbekew. Gaballufix n’a jamais eu l’intention de tuer Père !
— Si, coupa Elemak. Il projetait de tuer Roptat et Père, rien que ça, et en plus de me faire porter le chapeau. »
Mebbekew ouvrit des yeux ébahis.
« Il se serait débrouillé pour qu’on trouve mon pulsant, continua Elemak – celui que je t’avais prêté, Mebbekew, celui-là même –, près du cadavre de Père. Pas très malin d’avoir perdu mon pulsant, Meb.
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