Nous essayâmes de faire repartir les moteurs. Ils démarrèrent, les hélices battirent l’eau, le Téméraire frémit et avança de quelques mètres, puis les moteurs calèrent de nouveau, et il y eut une série de secousses.
« Attendons le jour, » conseilla Wilkins.
Il fut long à venir. À l’aube, nous pûmes voir l’étendue du danger. Au moins trente monstres nous encerclaient. Ce n’étaient pas des calmars, quoique, à première vue, on pût s’y méprendre. Ils avaient un corps fusiforme, pointu en arrière, sans nageoire, de dix à douze mètres de long pour deux ou trois de diamètre. De l’avant partaient six bras énormes, d’une vingtaine de mètres de long et de cinquante centimètres de diamètre à la base. Ils étaient armés de griffes luisantes, acérées, et se terminaient par une pointe en forme de fer de lance. Les yeux, au nombre de six également, se trouvaient à la base des tentacules.
« Apparemment, ils sont cousins des hydres, dis-je.
— Ça, mon vieux, je m’en fiche pour le moment, répliqua Michel. S’ils se mettent tous ensemble sur le Téméraire …
— Idiot que je suis ! Pourquoi ne pas avoir mis les lance-fusées en tourelles !
— Trop tard ! Mais, en passant une des mitrailleuses de l’avion par un hublot ? Il faudra aussi mettre les hélices en tunnel … si nous nous en sortons ! »
Je criai à l’équipage:
« Apportez une mitrailleuse et des bandes. Ne passez surtout pas sur le pont.
— ’Tension, » cria Michel.
Un monstre approchait, dans un tournoiement de tentacules. Un de ceux-ci accrocha la rambarde tribord, et l’arracha.
« Si nous pouvons en tuer un à la mitrailleuse, peut-être les autres le mangeront-ils ? »
Le tube acoustique de la machine siffla:
« Commandant, les hélices sont libres.
— Bon, tenez-vous prêts. Dès que je commanderai en avant, donnez toute la vitesse. »
Par le trou d’homme, trois marins montèrent une mitrailleuse. Je fis glisser une vitre dans son châssis et passai le canon de l’arme. Au moment où j’allais tirer, Michel me tapa sur l’épaule.
« Attends. Il vaut mieux que ce soit un Américain. Ils ont l’habitude de leurs armes. »
Je passai la mitrailleuse à Smith, véritable affût vivant. Il visa minutieusement un calmar qui reposait dans un creux de vague, tira. L’animal touché fit un véritable bond hors de l’eau, puis plongea. Au moment où Smith se disposait à en canarder un second, il y eut comme le déchaînement d’une tempête. Une dizaine de gigantesques bras balayèrent le pont, arrachant les rambardes, tordant la petite grue, défonçant les tôles du masque de la mitrailleuse avant. Une vitre se fracassa, et un tentacule pénétra dans la dunette, faisant éclater le cadre du hublot. Il s’agitait furieusement. Heurté, Michel fut projeté contre la cloison. Cloués sur place par l’horreur, Wilkins et moi ne bougions pas. Jeans gisait à terre, assommé. Smith réagit le premier. Arrachant la hache fixée au mur, d’un grand geste de bûcheron il trancha net le tentacule. Par la porte entrouverte, je bondis dans le poste de radio, voulant lancer un S.O.S. avant que les mâts soient emportés. Le Téméraire donnait fortement de la bande, et j’entendis un marin crier: « Nous coulons ! » Par le hublot, je vis la mer fouettée de tentacules. Puis vint le deus ex machina qui nous sauva.
À environ deux cents mètres émergea une énorme tête plate, longue de plus de dix mètres, fendue par une immense gueule aux dents pointues et blanches. Le nouvel arrivant se précipita sur un premier calmar, et le coupa en deux. Puis ce fut, entre lui, flanqué de deux de ses congénères accourus à la curée, et les calmars, un combat farouche dont je serais bien en peine de dire s’il dura une heure ou une minute ! La mer se calma, et il ne resta rien que des tronçons de bras flottant à la dérive. Il nous fallut plus de dix minutes pour nous rendre compte que nous étions sauvés. Alors, à pleine vitesse, nous fonçâmes droit au nord.
Au soir nous avions en vue, par bâbord, un archipel de récifs escarpés, dressant contre le couchant des silhouettes ruiniformes. Nous nous approchâmes prudemment. Nous n’en étions plus qu’à quelques encablures quand nous aperçûmes un grouillement suspect entre deux rochers denticulés. Une minute plus tard, nous reconnûmes une bande de calmars, et, la barre à tribord et vitesse toute, nous les laissâmes derrière nous.
La nuit, très claire, nous permit d’avancer assez vite. Nous frôlâmes un calmar isolé, endormi, qui fut pulvérisé d’une salve de fusées. Au matin, nous étions en vue d’une île.
O’Hara monta sur la dunette, apportant la carte qu’il avait dressée d’après les photos à l’infrarouge prises de l’avion. Il nous fut possible d’identifier l’île qui était devant nous avec une terre très allongée, orientée est-ouest, qui se plaçait entre le continent équatorial, d’où nous venions, et le continent boréal. La photo, prise de très haut, ne donnait guère de détails, mais on pouvait distinguer une chaîne axiale et de grandes forêts. Au nord-est, au-delà d’un large détroit, on apercevait la pointe d’une autre terre. Je décidai de toucher la pointe est de la première île, la pointe ouest de la seconde et la grosse péninsule au sud du continent boréal.
Nous longeâmes la côte sud de la première île. Elle était rocheuse, abrupte et inhospitalière. Les montagnes ne semblaient pas très élevées. À la fin du jour, parvenus à la pointe est, nous jetâmes l’ancre dans une petite baie.
À l’aube rouge, le rivage se dessina, plat et monotone, avec quelque végétation. Au lever d’Hélios, nous vîmes plus clairement une savane qui venait mourir dans la mer par une étroite plage de sable blanc. Nous approchâmes à la sonde et fîmes cette heureuse découverte que la plage se terminait par un à-pic, de sorte que la côte n’était qu’à quelques mètres de distance de fonds de 10 brasses. Il nous fut facile de poser le pont volant et de débarquer la voiture. Dans celle-ci, où nous avions remplacé le lance-fusées par une des mitrailleuses de l’avion, plus maniable, prirent place Michel, Wilkins et Jeans. Ce ne fut pas sans appréhension que je les vis disparaître en haut d’une pente. Les herbes couchées gardaient la trace de l’auto, ce qui rendrait, le cas échéant, leur recherche plus aisée. Sous la protection des armes du bord, je descendis à terre et visitai les environs. Je pus recueillir, dans les herbes, une dizaine d’espèces différentes de curieux « insectes » telluriens. Des traces de pas indiquaient la présence d’une faune plus volumineuse. Deux heures plus tard, un ronflement annonça le retour de la camionnette. Michel en descendit, seul.
« Où sont les autres ?
— Restés là-bas.
— Où ça, là-bas ?
— Viens, tu verras. Nous avons fait une trouvaille.
— Quoi donc ?
— Tu verras. »
Intrigué, je passai le commandement à Smith et pris place dans l’auto. La savane ondulait, coupée de bosquets. Près d’un de ceux-ci errait un troupeau d’animaux ressemblant à des Goliaths, mais sans cornes. Après une heure de route environ, je vis une table rocheuse, haute de quelques mètres, et, debout sur elle, Jeans. Michel stoppa juste au pied. Nous descendîmes, et, de l’autre côté, entrâmes dans un abri sous roche.
« Que penses-tu de cela ? » me demanda Michel.
Sur la paroi une série de signes étaient gravés, signes ressemblant curieusement à des caractères sanscrits. Je pensai d’abord à une plaisanterie, mais la patine de la pierre me convainquit vite de mon erreur. Il pouvait y avoir trois ou quatre cents signes.
« Ce n’est pas tout. Viens voir.
— Attends que je prenne une arme. »
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