— Brrr ! Vous parlez d’une arme ! dit Thomas en frissonnant.
— Oui, n’est-ce pas ? Pour l’instant, tout cela n’existe que sur le papier, mais ils veulent faire une expérience sur Mitsui. À ce que j’ai compris, ils n’ont pas l’intention de le tuer, mais ça risque d’être extrêmement dangereux pour Mitsui.
— Frank n’hésitera pas, répliqua Thomas.
— Non, j’en suis sûr, en effet.
Il semblait à Ardmore que ce serait même faire une faveur à Mitsui que de le faire mourir proprement et sans souffrance dans un laboratoire.
— Parlons d’autre chose maintenant. J’ai l’impression que nous pourrions organiser une sorte de service d’espionnage permanent, en utilisant vos amis les itinérants et leurs sources d’information. Voyons cela.
Pendant que les savants mettaient à l’épreuve leurs théories sur la corrélation existant entre les types raciaux et l’effet Ledbetter amélioré, Ardmore eut quelques jours de répit pour envisager l’utilisation, sur le plan militaire, de l’arme mise à sa disposition. Ce répit ne lui servit à rien. Il détenait une arme puissante, certes, plusieurs armes même, car les nouveaux principes découverts par les savants semblaient être aussi riches en possibilités que l’électricité. Selon toute probabilité, si l’armée américaine avait eu à sa disposition, un an plus tôt, les instruments existant actuellement à la Citadelle, les États-Unis n’auraient jamais été vaincus.
Mais six hommes ne peuvent balayer un empire grâce à la force brute. Si cela se révélait nécessaire, l’empereur avait la possibilité d’envoyer six millions d’hommes contre ces six-là. Les hordes de l’empire pourraient même les affronter à mains nues et l’emporter, en agissant à la façon d’une avalanche, pour les enterrer sous une montagne de chair morte. Il fallait une armée à Ardmore pour utiliser ses formidables nouvelles armes. Mais la question était : comment recruter et entraîner une telle armée ?
De toute évidence, les Panasiates n’attendraient pas tranquillement qu’il ait fini d’aller par monts et par vaux rassembler les éléments de son armée. La minutie avec laquelle ils avaient organisé la surveillance policière de la population tout entière indiquait qu’ils avaient bien conscience du risque de révolution et qu’ils n’hésiteraient pas à étouffer la moindre révolte avant qu’elle puisse prendre des proportions inquiétantes pour eux.
Il ne restait plus qu’une organisation clandestine, constituée par les itinérants. Ardmore consulta Thomas sur les possibilités qu’il y aurait de les utiliser à des fins militaires. Thomas secoua aussitôt la tête :
— Vous ne connaissez pas le tempérament itinérant, chef. Il n’y en a pas un sur cent qui se soumettrait à coup sûr à la stricte discipline indispensable à une telle entreprise. À supposer que vous puissiez tous les armer de projecteurs – je ne dis pas que ce soit possible, mais supposons-le – vous n’auriez quand même pas une armée, mais seulement une cohue indisciplinée.
— Ils ne se battraient pas ?
— Oh, si ! Ils se battraient, mais chacun individuellement, et ils feraient un certain carnage, jusqu’à ce que les Jaunes les prennent à revers et leur flanquent du plomb dans l’aile.
— Je me demande si nous pourrions les utiliser comme sources d’information.
— C’est une autre histoire. La plupart d’entre eux pourraient même être utilisés comme espions à leur insu. J’en choisirais une douzaine, pas plus, comme agents de renseignement et je ne leur dirais rien qu’ils n’aient besoin de savoir.
Quelle que soit la façon dont il l’envisageait, Ardmore se rendait compte qu’une utilisation militaire simple et directe des nouvelles armes n’aboutirait à rien. L’attaque de front brutale est bonne pour le général qui a des hommes à sacrifier. Le général Grant pouvait se permettre de dire : “je prendrai ces lignes même si je dois y passer tout l’été”, parce qu’il pouvait perdre trois hommes quand l’ennemi en perdait un, et finir par gagner quand même. Mais cette tactique ne vaut pas pour celui qui ne peut se permettre de perdre un seul de ses hommes. Celui-ci doit user de tromperies, de ruses, de feintes, d’esquives, en remettant sans cesse le combat. C’était exactement ça. Il fallait agir de façon totalement inattendue, de telle sorte que les Panasiates n’aient conscience d’être attaqués qu’au moment où la guerre se serait littéralement abattue sur eux.
Il faudrait quelque chose comme les “cinquièmes colonnes”, celles qui avaient détruit les démocraties européennes de l’intérieur, à cette période tragique de l’histoire qui avait débouché sur l’annihilation de la civilisation européenne. Seulement, ce ne serait plus une cinquième colonne de traîtres, n’ayant d’autre but que de paralyser un pays libre, mais son antithèse, une sixième colonne de patriotes qui auraient le privilège de saper le moral des envahisseurs, de semer en eux l’effroi et le doute. La duplicité, l’art de tromper, voilà quelle était la clé de la situation !
Ardmore se sentit un peu réconforté d’être arrivé à cette conclusion. C’était quelque chose qu’il pouvait comprendre, une tâche bien adaptée à son métier de publicitaire. Il avait essayé de résoudre la chose comme un problème militaire, mais il n’était pas maréchal, et il avait été idiot de prétendre en être un. Son cerveau ne fonctionnait pas comme celui d’un militaire. Cette mission était avant tout une affaire de publicité, une histoire de psychologie des masses. Un de ses anciens patrons, qui lui avait appris le métier, lui répétait souvent : “Avec un budget de publicité convenable, si j’ai carte blanche, je peux vendre des chats morts au ministère de la Santé publique.”
En l’occurrence, il avait carte blanche et la question du budget ne se posait pas. Évidemment, il ne pourrait pas utiliser les journaux et les méthodes habituelles de publicité, mais il trouverait bien un moyen. Le problème était maintenant de repérer les points faibles des Panasiates et de voir comment utiliser contre eux les jouets de Calhoun, jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus et ne demandent qu’à rentrer chez eux au plus vite.
Ardmore n’avait pas encore de plan. Quand un homme a du mal à établir une stratégie, il organise généralement une réunion. C’est ce que fit le major.
Il fit aux autres un résumé de la situation, en y incluant ce que lui avaient appris Thomas et les émissions “éducatives” diffusées à la télévision par les conquérants. Puis il discuta avec eux des moyens mis à leur disposition par la section scientifique et des différentes façons évidentes de les utiliser comme armes de guerre, en insistant sur les effectifs qui seraient nécessaires pour utiliser efficacement ces armes. Quand il eut terminé, il les pria de formuler leurs suggestions.
— Dois-je comprendre, major, commença Calhoun, qu’après nous avoir bien souligné que vous prendriez toutes les décisions d’ordre militaire, vous nous demandez maintenant de le faire pour vous ?
— Pas du tout, colonel. Je continue à être seul responsable de toute décision, mais nous nous trouvons dans une situation militaire sans précédent. N’importe quelle suggestion peut se révéler précieuse. Je ne me flatte pas d’avoir le monopole du bon sens, ni celui des idées originales. J’aimerais que chacun de nous s’attelle à ce problème et soumette sa solution à la critique des autres.
— Vous-même, avez-vous un plan à nous proposer ?
— Je réserve mon intervention pour la fin de cette réunion.
— Très bien, major, dit le docteur Calhoun en se redressant, puisque vous le demandez, je vais vous dire ce qui, selon moi, devrait être fait en la circonstance… D’ailleurs, il n’y a pas d’autre alternative.
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