— Quoi ?
— Ne me demandez pas comment ; je vous répète simplement les explications qu’on m’a données. Mais, en bref, ils semblent avoir découvert ce qui régit la matière. Ils peuvent parfois la faire exploser, et s’en servir comme source d’énergie. Ils sont à même d’opérer n’importe quelle transmutation. Ils pensent être capables de découvrir le fonctionnement de la gravitation, et de pouvoir ensuite s’en servir comme nous le faisons actuellement avec l’électricité.
— Je croyais que la science moderne ne considérait plus la gravitation comme une force ?
— C’est vrai, mais en même temps, avec cette nouvelle théorie, “force” ne signifie plus force, alors… Diantre, vous m’embrouillez avec ces subtilités de vocabulaire. D’ailleurs, Wilkie dit qu’il n’y a que le langage mathématique qui permette d’exprimer ces idées.
— Dans ces conditions, je suppose qu’il me faudra renoncer à comprendre. Mais, franchement, je ne vois pas comment ils ont pu arriver à un tel résultat aussi rapidement. Ça bouleverse tout ce que nous croyions savoir. Honnêtement, comment se peut-il qu’il ait fallu cent cinquante ans pour aller de Newton à Edison et que quelques semaines aient suffi à nos gars pour arriver à des résultats pareils ?
— Je l’ignore moi-même. Je me suis fait la même réflexion et j’ai posé la question à Calhoun. Il a pris son air de professeur pour m’informer que c’était parce que ces pionniers n’avaient à leur disposition ni le calcul tensoriel, ni l’analyse vectorielle, ni l’algèbre matricielle.
— Tout ça me dépasse, fit Thomas. On n’apprend pas ces trucs-là à la Faculté de droit.
— Je suis tout aussi ignorant, avoua Ardmore. J’ai essayé de jeter un coup d’œil sur leurs feuilles de travail. J’ai des bases en algèbre, bien que je ne m’en sois pas servi depuis des années, mais je n’ai rien compris à leurs calculs. On aurait dit du sanskrit. La plupart des signes avaient changé, et même ceux que je connaissais ne semblaient plus avoir la même signification. Par exemple, je pensais que a multiplié par b égalait b multiplié par a …
— Et ça n’est pas vrai ?
— Pas quand ces gars-là s’en mêlent ! Mais nous digressons. Mettez-moi au courant.
— Oui, major.
Jeff Thomas parla très longuement, s’efforçant de donner un tableau détaillé de tout ce qu’il avait vu, entendu, ressenti. Ardmore ne l’interrompit pas, sauf pour poser des questions destinées à clarifier certains points. Quand il termina, un bref silence se fit, puis Ardmore dit :
— Je devais inconsciemment espérer, je pense, que vous me rapporteriez un renseignement qui servirait de catalyseur et m’indiquerait quoi faire. Mais ce que vous venez de me raconter ne me donne pas grand espoir. Je ne vois vraiment pas comment reconquérir un pays aussi complètement paralysé et soigneusement surveillé que les États-Unis que vous venez de me décrire.
— Bien entendu, je n’ai pas vu tout le pays. Je n’ai pu aller qu’à quelque trois cents kilomètres d’ici.
— Oui, mais vous avez eu des informations par les autres itinérants qui ont parcouru l’ensemble du territoire, non ?
— Oui.
— Et c’était partout pareil. On peut donc raisonnablement supposer que ce que vous avez entendu, confirmé par ce que vous avez vu, donne un tableau assez exact de la situation. De combien de temps, selon vous, dataient les renseignements que vous avez obtenus par ouï-dire ?
— Trois ou quatre jours, peut-être, pour les nouvelles en provenance de la côte Est… mais pas plus.
— Ce serait logique. Les nouvelles vont toujours vite. Tout ça n’est pas très encourageant. Et pourtant, dit-il en fronçant les sourcils, visiblement perplexe… Et pourtant, j’ai le sentiment que vous m’avez dit quelque chose qui est peut-être la clé que nous cherchons. Mais je n’arrive plus à mettre le doigt dessus. C’est une idée qui m’est venue pendant que vous parliez, puis quelque chose a détourné mon attention et je l’ai oubliée.
— Cela vous aiderait peut-être si je recommençais depuis le début ? suggéra Thomas.
— Inutile. Je n’aurai qu’à écouter l’enregistrement demain, morceau par morceau, si la mémoire ne m’est pas revenue entre-temps.
Un coup péremptoire frappé à la porte vint les interrompre. Ardmore cria : “Entrez !” et le colonel Calhoun pénétra dans la pièce.
— Major Ardmore, qu’est-ce que c’est que cette histoire de prisonnier panasiate ?
— Elle n’est pas tout à fait exacte, colonel. Nous avons bien un Asiatique, ici, mais il est né en Amérique.
D’un geste, Calhoun balaya cette distinction.
— Pourquoi n’ai-je pas été informé ? Je vous ai pourtant fait savoir que j’avais besoin de toute urgence d’un homme de sang mongol pour une expérience.
— Docteur, avec le personnel réduit dont nous disposons, il est difficile de se plier à toutes les formalités de l’étiquette militaire. Vous n’auriez pas tardé à l’apprendre… D’ailleurs, apparemment, vous en avez été informé d’une façon ou d’une autre.
— Incidemment ! Par des subordonnés ! maugréa Calhoun.
— Je suis navré, colonel, mais il n’y avait pas moyen de faire autrement. En ce moment même, je m’efforce d’écouter le rapport officiel de Thomas.
— Très bien, major, répondit Calhoun avec un formalisme glacial. Auriez-vous l’extrême amabilité de m’envoyer cet Asiatique sur-le-champ ?
— C’est impossible. Il est endormi, sous sédatif, et il ne pourra en aucun cas se présenter à vous avant demain. Par ailleurs, je suis convaincu qu’il se prêtera à toute expérience utile, mais c’est un citoyen américain, un civil placé sous notre protection, et non un prisonnier. Nous devrons lui demander son autorisation.
Calhoun repartit aussi brusquement qu’il était venu. Ardmore regarda pensivement la porte se refermer sur lui :
— Jeff, dit-il, tout à fait entre nous, si jamais le jour vient où nous ne serons plus tenus par des nécessités d’ordre militaire, je jure de flanquer mon poing dans la gueule de ce vieux zèbre !
— Pourquoi ne le mouchez-vous pas quand il vous parle ainsi ?
— Je ne le peux pas, et il le sait. Il nous est précieux, même indispensable. Nous avons absolument besoin de son cerveau pour les recherches, et on ne mobilise pas les cerveaux simplement en donnant des ordres. Mais, vous savez, en dépit de son génie, j’en arrive parfois à penser qu’il doit avoir la tête un peu fêlée.
— Je n’en serais pas surpris. Pourquoi a-t-il tant besoin de Frank Mitsui ?
— C’est assez complexe. Ils ont démontré que l’action du premier “effet Ledbetter” dépendait d’une caractéristique de la forme de vie à laquelle on l’appliquait… de sa fréquence naturelle, en quelque sorte. Il semble que chaque être ait sa, ou ses, propres longueurs d’onde. Cela m’a paru un peu ésotérique, mais le docteur Brooks m’a dit que c’était scientifiquement prouvé, et même depuis longtemps. Il m’a montré une communication d’un nommé Fox, faite à l’université de Londres, qui remonte à 1945. Il y démontre que l’hémoglobine de chaque lapin a sa longueur d’onde particulière. On voit par analyse spectroscopique qu’il n’absorbe qu’une et une seule longueur d’onde spécifique. On peut distinguer un lapin d’un chien ou même d’un autre lapin, simplement grâce au spectre de son hémoglobine.
“Ce docteur Fox avait essayé de se livrer à la même expérience avec des êtres humains. Il avait échoué : il n’existait pas de différence perceptible entre les longueurs d’ondes de deux êtres humains. Mais Calhoun et Wilkie ont mis au point un spectroscope pour le spectre dont s’occupait Ledbetter et il montre clairement une longueur d’ondes distincte pour chaque échantillon de sang humain. Autrement dit, s’ils règlent un projecteur sur l’effet Ledbetter et se mettent à parcourir l’échelle des spectres, quand sa radiation atteindra votre propre fréquence bien spécifique, vos globules rouges se mettront à absorber de l’énergie, vos protéines d’hémoglobine se désintégreront et – pouf ! – vous serez mort. Moi, je serai juste à côté de vous et je ne ressentirai rien, parce que je n’ai pas la même fréquence. Or Brooks pense que ces fréquences forment des groupes correspondant aux races. Il pense qu’ils pourraient régler l’effet Ledbetter sur une action discriminatoire, éliminant ainsi les Asiatiques sans causer le moindre mal aux Blancs, et vice versa.
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