“Ils anéantissent systématiquement tout ce qui caractérise la culture américaine. Les écoles ont disparu, les journaux aussi. Imprimer quoi que ce soit en anglais est passible de la peine de mort. Ils ont annoncé comme imminente l’installation d’un réseau de traducteurs pour que la correspondance commerciale puisse être rédigée dans leur langue ; en attendant, seul le courrier indispensable est approuvé par leur service de vérification. Toutes les réunions sont interdites, sauf celles ayant un caractère religieux.
— Je suppose que c’est le résultat de leur expérience en Inde. La religion fait tenir les esclaves tranquilles.
C’était Ardmore qui avait formulé cette remarque et sa propre voix, sur l’enregistrement, lui semblait étrangère.
— Oui, sans doute, major. N’est-ce pas un fait historique que les grands conquérants ont laissé subsister les religions des vaincus, quoi qu’ils aient supprimé par ailleurs ?
— Très juste. Continuez.
— À mon avis, ce qui fait véritablement la force de leur système, c’est leur méthode d’immatriculation. Apparemment, ils étaient parfaitement préparés à la faire entrer en vigueur, et elle a constitué leur première préoccupation, à l’exclusion de toute autre. Les États-Unis ont ainsi été transformés en un immense camp de concentration, à l’intérieur duquel il est presque impossible de se déplacer ou de communiquer sans la permission des matons.
Des mots, encore des mots, et rien d’autre que des mots ! Ardmore les avait écoutés tant de fois qu’ils en avaient presque perdu toute signification. Au fond, peut-être qu’il n’y avait rien dans ce rapport, et que son imagination lui jouait des tours.
On frappa à la porte ; Ardmore fit entrer. C’était Thomas.
— Ils m’ont demandé de venir vous parler, major, dit-il avec embarras.
— À quel sujet ?
— Eh bien… Ils se sont tous réunis dans la salle commune. Ils aimeraient s’entretenir avec vous.
Une autre conférence… Mais, celle-là, on la lui imposait. De toute façon, il ne pouvait pas refuser.
— Dites-leur que je les rejoins dans un instant.
— Bien, major.
Après le départ de Thomas, Ardmore demeura un moment pensif, puis il ouvrit un tiroir et y prit son arme de service. Le seul fait qu’une réunion générale ait été organisée sans sa permission suffisait à lui faire sentir qu’il y avait de la mutinerie dans l’air. Il mit son arme en marche, en vérifia le fonctionnement, s’assura qu’elle était bien chargée, puis la regarda un moment. Finalement, il l’arrêta et la remit dans le tiroir. En la circonstance, elle ne lui serait d’aucune utilité.
Quand il entra dans la salle commune, Ardmore s’assit à sa place habituelle, à la tête de la table, et attendit :
— Alors ?
Brooks regarda autour de lui si quelqu’un d’autre voulait prendre la parole puis, s’éclaircissant la gorge :
— Euh… Nous voulions vous demander si vous aviez un plan d’action à nous indiquer.
— Non, pas encore.
— Eh bien, nous, nous en avons un ! lança Calhoun.
— Oui, colonel ?
— C’est absurde de nous cantonner ici dans l’inaction. Nous détenons les armes les plus puissantes que le monde ait jamais connues, mais il faut des hommes pour les mettre en action.
— Et alors ?
— Nous allons évacuer la Citadelle et gagner l’Amérique du Sud. Là, nous trouverons certainement un gouvernement qui s’intéressera à nos armes suprêmes.
— En quoi cela aidera-t-il les États-Unis ?
— C’est évident ! Les Panasiates ont sans aucun doute l’intention d’étendre leur emprise à l’hémisphère tout entier. Nous pouvons montrer à l’Amérique du Sud l’intérêt d’une guerre préventive. Ou, peut-être, recruter une armée de réfugiés.
— Non !
— Vous ne pouvez pas nous en empêcher, on dirait, major, dit Calhoun avec une satisfaction malveillante.
Ardmore se tourna vers Thomas :
— Vous marchez avec eux ?
Thomas dit, d’un air malheureux :
— J’espérais que vous auriez un meilleur plan, major.
— Et vous, docteur Brooks ?
— Ma foi… ça me paraît réalisable. J’éprouve le même sentiment que Thomas.
— Graham ?
Le silence de Graham valait une réponse. Wilkie regarda Ardmore, puis détourna vivement les yeux.
— Mitsui ?
— Je retournerai dans la clandestinité, major. J’ai une tâche à terminer.
— Scheer ?
Le menton de Scheer trembla :
— Si vous approuvez, alors moi aussi, major.
— Merci, fit Ardmore, qui ajouta en se tournant vers les autres : J’ai dit “Non !” et je maintiens mon opposition. Si l’un de vous quitte la Citadelle, ce sera en violation formelle de son serment. Ça vaut aussi pour vous, Thomas ! Et je ne profère pas un jugement arbitraire. La solution que vous proposez est à bannir, comme le raid que j’ai annulé. Aussi longtemps que le peuple des États-Unis est retenu en otage, à la merci des Panasiates, nous ne pouvons entreprendre aucune action militaire directe. Le fait qu’il s’agisse d’une attaque extérieure au lieu d’une révolution ne changera rien ; des milliers, peut-être des millions d’innocents la paieront de leur vie !
La colère emportait Ardmore, mais il arriva tout de même à regarder autour de lui pour apprécier l’effet de ses paroles. Il avait regagné leur confiance, ou ce n’était qu’une question de minutes. Ils avaient l’air perturbés. C’était vrai pour tous, sauf pour Calhoun.
— En supposant que vous ayez raison, major, dit Brooks avec gravité, y a-t-il quoi que ce soit que nous puissions faire ?
— Je vous l’ai déjà expliqué. Il faut organiser ce que j’appellerais une “sixième colonne” : faire profil bas, nous contenter de repérer les points faibles de l’ennemi et d’agir sur eux.
— Je comprends, dit Brooks. Vous avez peut-être raison. Peut-être qu’il est nécessaire d’agir ainsi. Mais cette tactique demande une patience presque surhumaine.
Ardmore avait son idée sur le bout de la langue…
— “Patience et longueur de temps…” cita Calhoun. Vous auriez fait un excellent prédicateur, major Ardmore. Nous, nous préférons l’action.
Oui, ça y était ! C’était exactement ça !
— Vous n’êtes pas loin de la vérité, répondit Ardmore. Avez-vous entendu le rapport de Thomas ?
— J’ai écouté l’enregistrement.
— Vous rappelez-vous quelle est la seule liberté laissée aux Blancs ?
— Ma foi, non. Il n’en restait aucune, si ma mémoire est bonne.
— Vraiment ? N’ont-ils absolument aucune possibilité de se réunir ?
— J’y suis ! s’exclama Thomas. Les églises !
Ardmore attendit un moment, afin que l’idée fasse son chemin, puis il ajouta très doucement :
— L’un d’entre vous a-t-il réfléchi aux possibilités que nous offrirait la fondation d’une religion nouvelle ?
Il y eut un silence chargé de stupeur. Ce fut Calhoun qui le rompit :
— Cet homme est devenu fou ! s’exclama-t-il.
— Doucement, colonel, dit Ardmore posément. Je ne vous reproche pas de penser que j’ai perdu la raison. Il peut paraître fou de parler de fonder une religion nouvelle quand on recherche un moyen d’action militaire contre les Panasiates. Mais, réfléchissez un peu. Nous avons besoin d’une organisation que nous puissions entraîner et préparer à la lutte. Il nous faut aussi un système de communication nous permettant de coordonner l’ensemble de nos activités. Et tout cela, sous les yeux des Panasiates, sans éveiller leur attention pour autant. Si nous étions une secte religieuse au lieu d’une organisation militaire, tout cela deviendrait possible.
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