Maman avait obtenu un rendez-vous avenue Matignon. Un salon de coiffure. Les références étaient excellentes et puis c’était commode, on allait pouvoir s’y rendre par le bus 80.
C’est étrange mais je n’ai jamais eu la volonté de transformer la vie ou d’agir sur l’injustice, je n’ai jamais pensé que le réel allait se transformer par le militantisme (la révolte ?). Pas une seconde je n’ai ressenti le mal d’être face à l’horreur des injustices. Mon militantisme marxiste a dû durer une dizaine de jours où j’ai essayé de vendre Rouge , en ne comprenant pas très bien ce qui le différenciait de l’autre branche révolutionnaire de Lutte ouvrière.
Une seule manifestation à 16 ans, c’était place Clichy ; je ne savais pas exactement où elle se dirigeait d’ailleurs. J’ai le souvenir d’un slogan furtif : « Les putes avec nous ». Des fenêtres se sont ouvertes boulevard de Clichy. Comme les fenêtres du métro aérien de New York dans Voyage au bout de la nuit ; je me souviens de la réplique d’un travesti : « Vous finirez tous avec un cancer de la langue. »
Voilà. Donc je me suis attelé à comprendre quelques révélations. Je me suis dit comme Valéry : « J’en suis venu, hélas, à comparer ces paroles par lesquelles on traverse si lestement l’espace d’une pensée à des planches légères jetées sur un abîme, qui souffrent le passage et point la station. L’homme en vif mouvement les emprunte et se sauve ; mais qu’il insiste le moins du monde, ce peu de temps les rompt et tout s’en va dans les profondeurs. » [11] Paul Valéry, Monsieur Teste, L’Imaginaire, Gallimard, 1946, p. 89.
Ces souvenirs sur le langage se sont produits à la suite de l’émission « C Politique » de dimanche dernier, animée par l’admirable Caroline Roux, où un militant du Parti socialiste, Julien Dray, reprécisait ses engagements, ses rêves, ses espoirs et plus généralement son programme. Il avait l’air d’utiliser un mot nouveau qui était celui « d’homme émancipé ». Il pensait que depuis son engagement trotskiste « le monde avait changé et qu’il fallait proposer aux citoyens d’autres projets », et il a insisté sur les mots « d’autres utopies ». En cela il ne faisait que confirmer la sincérité de son engagement d’homme politique de gauche. Il a tenu à préciser qu’il n’était pas l’inventeur de SOS Racisme, laissant l’antériorité de cette naissance à Serge Malik.
J’observais cet homme qui trahissait une certaine gravité dans sa nouvelle naissance, dans ses liens amicaux qui l’attachaient au président François Hollande, dans son nouveau départ politique, dans son parachutage dans l’Essonne ou le Val-de-Marne, je ne sais pas exactement, et dans sa conviction « chevillée au corps » de sa nature d’homme de gauche.
Ce qui m’a évidemment renvoyé à ma différence, ou plus précisément à mes mesquineries, à mon absence de sens politique et surtout à mes interrogations sur ma sensibilité. Il n’y a pas d’erreur : aucune trace d’énergie en moi pour changer la société. Pas de nouveau slogan, pas d’implication sur l’ordre effrayant des choses. Aucun élan, aucun lyrisme. Petit individu qui n’adhère pas à l’idée fondatrice de la pensée socialiste : « Nous avons des choses à faire ensemble », opposé à la réussite personnelle antipathique et recentrée sur le petit noyau familial. Pas d’erreur, j’aurais tant aimé être de gauche, mais la difficulté pour y arriver me semble un peu au-dessus de mes forces.
Il aurait pu tourner à gauche. Il serait allé vers la Goutte-d’Or. On ne la méprise pas la Goutte-d’Or, mais on n’a pas envie d’y aller tout de suite. Pas tout de suite. Il a tourné à droite. C’était la fin d’après-midi. Je venais de monter avec ma mère dans l’autobus. Un bel autobus à plateforme, très Boris Vian, avec les attaches en cuir orange où les mains s’agrippent quand les pavés font trembler la machine. On était assis, je crois. Il fallait bien ça, pour un voyage dans la richesse et les beaux quartiers. Il est évident qu’il y a une perspective ascendante dans ce parcours du 80. Il part de la mairie du 18 e. Ce n’est pas la misère encore, mais s’il avait tourné à gauche on y arrive quand même très vite à la misère et sans s’en rendre compte.
C’est à droite qu’il a tourné. Et ça a commencé la féerie. Rue Custine d’abord. Elle cache son jeu la Custine, la rue Custine. Elle est un peu rétrécie, elle est sombre, mais elle ouvre des perspectives, elle reste à son rang mais elle sait qu’elle va devenir la rue Caulaincourt. La rue Caulaincourt, elle est un peu complexée, c’est un peu l’avenue Victor-Hugo du pauvre, mais disons qu’elle prétend à quelque chose.
Quand on arrive vers ces heures-là en haut du pont Caulaincourt on aperçoit au-delà du grand lac de nuit qui est sur le cimetière les premières lumières de Rancy, écrit Céline. C’est sur l’autre bord Rancy. Faut faire tout le tour pour y arriver. C’est si loin ! Alors, on dirait qu’on fait le tour de la nuit même, tellement il faut marcher […]. [12] Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 290.
Ce n’est pas gratos, cette description de Céline. Il nous emmène sur le pont comme au bord de l’océan. « On aperçoit […] les premières lumières de Rancy. » On est comme sur un bateau avec le port au loin. « C’est sur l’autre bord Rancy. » Rancy, c’est Clichy. Le 80 donc passe là, le long du cimetière de Montmartre où les miens dorment.
L’autobus débouche sur la place Clichy. On croise le grand cinéma avec ses trois mille places. Elle est idiote la place Clichy. Elle est démoralisante. Elle est très bête. Mais c’est quand même là que tout a débuté. Au café Wepler. Bardamu, premières pages du Voyage . Arthur Ganate. « Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. » Pour faire le malin, il rejoint un défilé de soldats qui passe par là :
Alors on a marché longtemps. […] Et puis il s’est mis à y en avoir moins des patriotes… La pluie est tombée, et puis encore de moins en moins et puis plus du tout d’encouragements, plus un seul, sur la route. […] J’allais m’en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des rats. [13] Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, op. cit., p. 10.
Il est fin le 80. S’il était le 30, il pourrait aller directement à l’Étoile par le boulevard des Batignolles. C’est pas le cas, il tourne à gauche, rue de Saint-Pétersbourg. Il descend doucement vers l’apaisement de la bourgeoisie. Place de l’Europe, on sent que ça y est. Fini la cacatouille, Haussmann a bossé. Du très bon Haussmann. Du Haussmann triste, sans hystérie, dépressif. Du Haussmann protestant, quoi, mais du baron quand même. Autour de la place de l’Europe, il suffit d’énumérer le nom des rues pour comprendre que le monde s’élargit : rue de Madrid, rue de Saint-Pétersbourg, rue de Rome, rue de Budapest, rue de Moscou ! Il n’y a pas un bistrot, pas un troquet, mais du mystère dans tous les apparts. Ça change du reste de Paris et des restaurants qui, aujourd’hui, poussent comme des champignons. Tout le monde a l’air de s’en foutre, mais devant l’industrialisation du restaurant à Paris on devrait quand même s’interroger ! Tous les mois il y a un nouvel endroit et on dirait que ce nouvel endroit produit une nouvelle clientèle ! On dirait que le bobo se reproduit en fonction du nouveau restaurant ! C’est fascinant. Place de l’Europe, pas de restau, ni de bobo.
Читать дальше