Fasciné, Gaspard tourna les pages de la monographie pour découvrir d’autres fresques d’un érotisme troublant. Sur certains clichés, les cheveux de Pénélope ressemblaient à des dizaines de serpents qui ondulaient le long de ses épaules, s’entortillaient autour de ses seins, lui léchant les flancs, caressant ses parties intimes. Son visage, coiffé d’un halo psychédélique ou inondé d’une pluie d’or, était déformé par le plaisir. Son corps se dupliquait, se contorsionnait, tournoyait, s’embrasait…
5.
— Avec ce coup d’éclat, Lorenz fait exploser les codes, expliqua Benedick. Il s’émancipe des règles rigides du graffiti pour passer dans une autre dimension et inscrire son travail dans la continuité de peintres comme Klimt ou Modigliani.
Fascinée, Madeline fit défiler une nouvelle fois les parois chatoyantes des wagons.
— Toutes ces œuvres ont disparu aujourd’hui ?
Le galeriste eut un sourire mi-amusé, mi-fataliste.
— Oui, elles n’ont existé que le temps d’un été. L’éphémère, c’est l’essence même de l’art urbain. C’est aussi ce qui fait sa beauté.
— Qui a pris toutes ces photos ?
— La fameuse LadyBird . C’est elle qui s’occupait des archives des Artificiers .
— Pour Lorenz, c’était dangereux de se lancer dans une entreprise pareille, non ?
Benedick approuva :
— Au début des années 1990, à New York, on entrait dans l’ère de la tolérance zéro. Les forces de l’ordre disposaient d’un arsenal législatif très dissuasif et la MTA, la régie des transports publics de la ville, avait engagé une véritable chasse à l’homme contre les graffeurs. Les tribunaux prononçaient des peines très lourdes. Mais le risque encouru témoignait aussi de l’amour que Sean portait à Pénélope.
— Concrètement, il s’y prenait comment ?
— Sean était malin. Il m’a raconté qu’il possédait des uniformes pour s’infiltrer au sein des brigades de surveillance du métro et pouvoir accéder aux dépôts où stationnaient les trains.
Madeline avait toujours les yeux scotchés sur l’écran du smartphone. Elle pensait à cette femme, Pénélope. Qu’avait-elle ressenti en voyant son image radieuse et impudique inonder ainsi Manhattan ? Avait-elle été flattée, mortifiée, humiliée ?
— Lorenz est-il arrivé à ses fins ? demanda-t-elle.
— Vous voulez savoir si Pénélope a atterri dans son lit ?
— Je n’aurais pas formulé ça comme ça, mais… oui.
D’un signe de la main, Benedick réclama deux cafés avant d’expliquer :
— Au début, Pénélope a ignoré Sean, mais il est difficile d’ignorer longtemps un type qui vous idolâtre de cette façon. Au bout de quelques jours, elle a fini par tomber sous son charme. Ils se sont aimés follement cet été-là. Puis en octobre, Pénélope est rentrée en France.
— Une simple amourette de vacances, donc ?
Le galeriste secoua la tête.
— Détrompez-vous. Sean avait cette fille dans la peau. À tel point qu’en décembre de la même année il a rejoint Pénélope en France et s’est installé avec elle à Paris dans un petit deux-pièces de la rue des Martyrs. Là, Sean a continué à peindre. Non plus sur des rames de métro, mais sur les murs et les palissades des terrains vagues de Stalingrad et de la Seine-Saint-Denis.
De nouveau, Madeline jeta un coup d’œil aux photos des fresques de cette période. Elles avaient toujours les mêmes couleurs éclatantes et explosives. Une vitalité qui rappelait les murals d’Amérique du Sud.
— C’est à cette époque, en 1993, que j’ai rencontré Sean pour la première fois, confia Benedick, les yeux dans le vague. Il peignait dans un petit atelier de l’Hôpital éphémère.
— L’Hôpital éphémère ?
— Un squat dans le 18 e, sur le site de l’ancien hôpital Bretonneau. Au début des années 1990, beaucoup d’artistes pouvaient y travailler. Des peintres et des sculpteurs bien sûr, mais aussi des groupes de rock et des musiciens.
Le visage du galeriste s’anima soudain au rappel de ce souvenir.
— Je ne suis pas un artiste et je n’ai pas de talent particulier, mais j’ai du flair. Je sens les gens. Et lorsque j’ai rencontré Sean, j’ai vu au premier coup d’œil qu’il valait cent fois plus que les autres graffeurs. Je lui ai proposé de l’exposer dans ma galerie. Et je lui ai dit les mots qu’il avait besoin d’entendre à l’époque.
— À savoir ?
— Je lui ai conseillé de laisser tomber les graffitis et ses bombes aérosols pour peindre directement à l’huile et sur toile. Je lui ai dit qu’il possédait le génie des formes, de la couleur, de la composition, du mouvement. Qu’il avait en lui les ressources pour inscrire son travail dans la lignée de Pollock ou de De Kooning.
En évoquant son ancien protégé, Benedick avait la voix presque chevrotante et les yeux humides. Madeline pensa à une de ses anciennes copines qui, des années après une rupture, parlait encore avec des sanglots dans la voix du mec qui l’avait sèchement larguée.
Elle avala son ristretto d’un trait avant de demander :
— Lorenz s’est plu tout de suite en France ?
— Sean était un type à part. C’était un solitaire, très différent des autres graffeurs. Il détestait la culture hip-hop, lisait beaucoup et n’écoutait que du jazz et de la musique contemporaine et répétitive. New York lui manquait, bien sûr, mais il était très amoureux de Pénélope. Même si leur relation a toujours été tumultueuse, elle ne cessait de l’inspirer. Entre 1993 et 2010, Sean a fait vingt et un portraits de sa femme. Cette série de tableaux est le chef-d’œuvre de Sean Lorenz. Les « 21 Pénélopes » resteront dans l’histoire de l’art comme l’une des plus magistrales déclarations d’amour faites à une femme.
— Pourquoi 21 ? demanda Madeline.
— À cause de la théorie des 21 grammes, vous savez : le poids supposé de l’âme…
— Lorenz a eu du succès tout de suite ?
— Pas du tout ! Pendant dix ans, il n’a pratiquement pas vendu une toile ! Il peignait pourtant du matin au soir et il lui arrivait fréquemment de jeter l’intégralité de son travail parce qu’il n’en était pas satisfait. C’était mon boulot de faire connaître et d’expliquer la peinture de Sean aux collectionneurs. Au début, c’était compliqué parce que son travail ne ressemblait à rien de connu. Il m’a fallu une décennie pour y arriver, mais mon entêtement s’est avéré payant. Au début des années 2000, à chaque exposition de Sean, toutes les toiles étaient vendues dès le soir du vernissage. Et en 2007…
6.
En 2007, Alphabet City , un tableau de Sean Lorenz datant de 1998, est adjugé 25 000 euros dans une vente aux enchères organisée par Artcurial. C’est cette vente qui, en France, marque véritablement l’explosion du street art et son début de reconnaissance institutionnelle. Du jour au lendemain, Sean Lorenz devient une star des salles de vente. Ses tableaux colorés, typiques des années 1990, s’arrachent et battent record sur record.
Mais d’un point de vue artistique, le peintre est déjà passé à autre chose. L’adrénaline et l’urgence du graffiti ont laissé la place à des toiles plus réfléchies, composées au long cours pendant plusieurs mois, voire plusieurs années avec une exigence de plus en plus forte envers lui-même. Lorsqu’il n’était pas satisfait d’un tableau, Lorenz le brûlait immédiatement. Entre 1999 et 2013, il peindra ainsi plus de deux mille toiles qu’il détruira presque toutes. Seule une quarantaine de toiles échappent à son jugement féroce. Parmi elles, Sep1em1er , une toile monumentale évoquant la tragédie du World Trade Center, achetée plus de 7 millions de dollars par un collectionneur qui en fera don au musée new-yorkais du 11-Septembre.
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