Traversé par des poutres d’acier et des madriers en mélèze, le dernier étage se prolongeait par deux terrasses qui offraient des vues inattendues sur La Défense, le bois de Boulogne et la tour Eiffel. C’est là qu’étaient exposés les deux tableaux de Lorenz, dans une salle où on trouvait aussi un bronze de Giacometti, trois toiles abstraites de Gerhard Richter et deux monochromes d’Ellsworth Kelly.
2.
Allongé sur une lounge chair en cuir craquelé, les pieds posés sur une ottomane, les yeux clos, Gaspard écoutait une conférence de Sean Lorenz enregistrée sur une antique cassette audio dénichée au milieu des vinyles de la bibliothèque.
Menée par Jacques Chancel, cette longue interview avait été réalisée sept ans plus tôt lors d’une rétrospective de l’œuvre de Lorenz à la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence. L’entretien était passionnant et inédit tant il était rare que Lorenz, artiste secret et peu loquace, accepte de commenter son œuvre. Après avoir récusé à peu près toutes les interprétations qui avaient été faites de l’évolution de son travail, Lorenz avait prévenu : « Ma peinture est immédiate, elle n’est porteuse d’aucun message. Elle ne vise qu’à saisir quelque chose d’à la fois fugace et permanent. » À travers certaines de ses réponses, on percevait aussi sa fatigue, ses doutes, l’impression, avouait-il sans se cacher, « d’être peut-être arrivé au terme d’un cycle créatif ».
Gaspard buvait ses paroles. Même s’il refusait de livrer la clé de sa peinture, Lorenz avait au moins le mérite de la franchise. Sa voix, tantôt enveloppante et envoûtante, tantôt inquiétante, faisait écho à la dualité et à l’ambiguïté de son art.
Tout à coup, un bruit lourd et agressif déchira la quiétude de cette fin d’après-midi. Gaspard sursauta et se leva d’un bond avant de sortir sur la terrasse. La « musique », provenant apparemment d’une des habitations voisines, envahissait la ruelle. Le son était brut, sale, saturé, engloutissant les hurlements violents qui tenaient lieu de chant. Comment peut-on prendre plaisir à écouter une telle soupe ? pesta-t-il en sentant une grande lassitude s’abattre sur lui. Impossible de profiter d’un moment de tranquillité. C’était un combat perdu d’avance. Le monde était rempli de casse-couilles, d’emmerdeurs de tout poil, de chieurs en tout genre. Les fâcheux, les gêneurs, les enquiquineurs faisaient la loi. Ils étaient trop nombreux, se reproduisaient trop vite. Leur victoire était totale et définitive.
Emporté par sa colère, Gaspard se rua hors de la maison et, une fois dans l’impasse pavée, ne fut pas long à remonter la piste de l’importun. Le raffut provenait de l’habitation la plus proche : une bicoque bucolique croulant sous la vigne vierge. Pour se signaler, Gaspard tira la cloche rouillée fixée dans un pilier en pierre de taille. Comme personne ne se manifestait, il escalada le portail, traversa le jardinet et grimpa la volée de marches qui menait à la maisonnette avant de tambouriner à la porte.
Lorsqu’elle s’ouvrit, Gaspard marqua un étonnement. Il s’était attendu à voir surgir un adolescent boutonneux, pétard aux lèvres et tee-shirt d’Iron Maiden sur le dos. À la place, il découvrit une jeune femme aux traits délicats, vêtue d’un chemisier sombre à col Claudine, d’un short en tweed et chaussée de richelieux en cuir bourgogne.
— Ça ne va pas la tête ! vociféra-t-il en martelant son crâne avec son index.
Surprise, elle recula d’un pas et le regarda avec perplexité.
— Votre musique ! hurla-t-il. Vous vous croyez seule sur terre ?
— Oui, ce n’est pas le cas ?
Au moment où Gaspard comprit qu’elle se fichait de lui, elle appuya sur un bouton d’une petite télécommande qu’elle tenait au creux de la main.
Enfin, le silence se fit.
— Je m’accordais une pause dans les corrections de ma thèse. Comme je pensais que tout le monde était parti en vacances, je me suis un peu lâchée sur le volume, admit-elle en guise d’excuses.
— Une pause en écoutant du hard-rock ?
— Techniquement, ce n’est pas du hard-rock, objecta-t-elle, mais du black metal.
— C’est quoi la différence ?
— Eh bien, c’est très simple, le…
— Vous savez quoi ? Je m’en fous, l’interrompit Gaspard en s’éloignant. Continuez à vous bousiller les tympans si ça vous chante, mais achetez un casque pour ne pas torturer les autres.
La jeune femme partit dans un fou rire.
— Vous êtes tellement impoli que c’en est même drôle !
Gaspard se retourna. Une seconde, il se sentit décontenancé par la remarque. Il observa la fille des pieds à la tête : un chignon sage, une tenue d’étudiante BCBG, mais aussi un piercing dans la narine et un tatouage sublime qui prenait naissance derrière son oreille pour disparaître sous son chemisier.
Elle n’a pas tort…
— D’accord, admit-il, j’y suis peut-être allé un peu fort, mais franchement, cette musique…
De nouveau, elle eut un sourire et lui tendit la main.
— Pauline Delatour, se présenta-t-elle.
— Gaspard Coutances.
— Vous habitez dans l’ancienne maison de Sean Lorenz ?
— Je l’ai louée pour un mois.
Une bourrasque fit claquer un volet. Les jambes nues, Pauline passait d’un pied sur l’autre en frissonnant.
— Cher voisin, je commence à avoir froid, mais je serais ravie de vous offrir un café, proposa-t-elle en se frictionnant les avant-bras.
Gaspard accepta d’un mouvement de tête et suivit la jeune femme à l’intérieur.
3.
Immobile, Madeline regardait les deux tableaux, comme envoûtée par un sortilège. Datant de 1997 et intitulée CityOnFire , la première toile était une grande fresque typique de la période street art de Lorenz : un brasier ardent, une peinture qui dévorait la toile, une déflagration de couleurs allant du jaune au rouge carmin. Motherhood , la deuxième toile, était beaucoup plus récente. Intime, dépouillée, elle représentait une surface bleu pâle, presque blanche, traversée par une ligne courbe qui figurait le ventre rond d’une femme enceinte. L’évocation la plus épurée de la maternité. Un cartel au mur précisait qu’il s’agissait du dernier tableau connu de Lorenz, réalisé peu avant la naissance de son fils. Contrairement à la toile précédente, ce n’était pas la couleur, mais la lumière qui faisait jaillir l’émotion.
Répondant à une voix qu’elle était seule à entendre, Madeline se rapprocha. La lumière l’appelait. La matière, la texture, la densité, les mille nuances de la toile l’hypnotisaient. Le tableau était vivant. En quelques secondes, une même surface passait du blanc au bleu puis au rose. L’émotion était là, mais elle était insaisissable. Tantôt la peinture de Lorenz vous apaisait, tantôt elle vous inquiétait.
Cette hésitation fascinait Madeline. Comment une toile pouvait-elle faire cet effet-là ? Elle essaya de reculer, mais ses jambes n’obéirent pas à son cerveau. Prisonnière consentante, elle ne souhaitait pas se soustraire à la lumière qui l’irradiait. Elle voulait encore trembler de ce vertige apaisant. Demeurer dans cet espace amniotique et régressif qui vous transperçait et révélait de vous des choses que vous ne soupçonniez pas.
Certaines étaient belles. D’autres nettement moins.
4.
L’entrée de la maison de Pauline Delatour se faisait par la cuisine. Au premier abord, l’intérieur était accueillant, décoré dans le style « demeure de campagne » : un plan de travail en bois massif, du carrelage en grès, des rideaux en tissu vichy. Sur les étagères, des plaques émaillées, un moulin à café déglingué, de gros bols en céramique et de vieilles casseroles en cuivre.
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