Gaspard leva les yeux du texte et tourna les pages pour regarder les reproductions des tableaux de cette période. Lorenz avait su se renouveler. Les tags et les lettrages avaient disparu de sa peinture, qui s’organisait à présent autour de blocs de couleurs, de champs monochromes au relief marqué, appliqués au couteau ou à la truelle, oscillant sans cesse entre l’abstraction et le figuratif. Sa palette était peut-être devenue moins vive — davantage pastel ou automnale : sable, ocre, marron, rose poudré —, mais elle était aussi plus subtile. Gaspard fut conquis par les toiles de cette période. Minérales, nacrées, elles lui rappelaient tour à tour les roches, la terre, le sable, le verre, les traces de sang brun sur un suaire.
Les tableaux de Lorenz semblaient animés. Ils se vivaient physiquement, vous prenaient aux tripes, au cœur, vous faisaient perdre pied, vous hypnotisaient et vous renvoyaient à des sentiments contraires : la nostalgie, la joie, l’apaisement, la colère.
Les dernières peintures reproduites dans l’ouvrage étaient des monochromes datant de 2010. Désormais, c’est la matière qui primait. Des couches denses, du relief pour jouer avec la lumière. Mais toujours des œuvres somptueuses.
En refermant le livre, Gaspard se demanda comment il avait pu passer aussi longtemps à côté d’un tel artiste.
7.
— Quel était le rapport de Lorenz à l’argent ? interrogea Madeline.
Benedick trempa un carré de sucre dans son café comme s’il s’agissait d’une eau-de-vie.
— Sean considérait l’argent comme un thermomètre de la liberté, affirma-t-il en engloutissant son canard. Pénélope, c’était autre chose : elle n’en avait jamais assez. À la fin des années 2000, lorsque la cote de Sean était à son plus haut, elle n’a cessé d’intriguer pour convaincre son mari de donner certaines toiles à Fabian Zakarian, un galeriste new-yorkais. Puis elle lui a conseillé de vendre directement aux enchères une vingtaine de ses nouveaux tableaux sans passer par ma galerie. Ça a rapporté des millions à Sean, mais ça a abîmé notre relation.
— Comment une toile se retrouve-t-elle un beau matin à valoir plusieurs millions de dollars ? demanda Madeline.
Benedick soupira.
— Vous posez une bonne question à laquelle il est très difficile de répondre, car le marché de l’art n’obéit pas à la rationalité. Le prix d’une œuvre résulte de la stratégie complexe de différents intervenants : les artistes et les galeristes bien sûr, mais également les collectionneurs, les critiques, les conservateurs de musée…
— J’imagine que la trahison de Sean a dû vous affecter.
Le galeriste grimaça, mais se voulut fataliste :
— C’est la vie. Les artistes, c’est comme les enfants : c’est souvent ingrat.
Il demeura silencieux quelques secondes avant de préciser :
— L’univers des galeries d’art est un monde de requins, vous savez. Surtout lorsque, comme moi, vous n’êtes pas né dans le sérail.
— Vous êtes quand même restés en contact ?
— Bien sûr. Sean et moi, c’est une vieille histoire. Vingt ans qu’on se fâche et qu’on se réconcilie. Nous n’avons jamais cessé de nous parler, ni après l’épisode Zakarian ni après le drame qui l’a frappé.
— Quel drame ?
Benedick souffla bruyamment.
— Sean et Pénélope ont toujours voulu un enfant, mais ils ont beaucoup galéré. Pendant dix ans, elle a enchaîné les fausses couches. Je pensais même qu’ils avaient renoncé lorsque le miracle s’est produit : en octobre 2011, Pénélope a mis au monde un fils, le petit Julian. Et c’est là que les ennuis ont commencé.
— Les ennuis ?
— À la naissance de son gamin, Sean était le plus heureux des hommes. Il n’arrêtait pas de répéter qu’il s’enrichissait au contact de son fils. Que, grâce à Julian, il voyait le monde avec un regard neuf. Qu’il avait redécouvert certaines valeurs et renoué avec des choses simples. Enfin, vous saisissez le topo, quoi : le discours un peu couillon de certains hommes devenus pères sur le tard.
Madeline ne releva pas. Benedick continua :
— Le problème, c’est qu’artistiquement il traversait un véritable passage à vide. Il prétendait ne plus avoir de jus créatif et être fatigué de l’hypocrisie du monde de l’art. Pendant trois ans, il n’a rien fait d’autre que de s’occuper de son fils. Vous imaginez ça ! Sean Lorenz en train de donner des biberons, de promener une poussette ou de faire des animations dans des écoles maternelles. L’essentiel de son travail artistique s’est réduit à arpenter Paris avec le petit Julian pour poser des mosaïques sauvages parce que ça l’amusait ! Tout ça n’avait aucun sens !
— S’il n’avait plus d’inspiration…, objecta Madeline.
— L’inspiration, c’est des conneries ! s’énerva-t-il. Bon sang, vous avez vu les photos de son travail. Sean était un génie. Et un génie n’a pas besoin d’inspiration pour travailler. On n’arrête pas de peindre quand on est Sean Lorenz. Tout simplement parce qu’on n’en a pas le droit !
— Il faut croire que si, remarqua Madeline.
Benedick lui lança un regard noir, mais elle enchaîna :
— Donc, Lorenz n’a plus repris les pinceaux jusqu’à sa mort ?
Bernard Benedick secoua la tête et retira ses grosses lunettes pour se frotter les yeux. Sa respiration s’était accélérée comme s’il venait de monter quatre étages à pied.
— Il y a deux ans, en décembre 2014, Julian est mort dans des circonstances tragiques. À partir de là, non seulement Sean n’a plus travaillé, mais il a littéralement sombré.
— Quelles circonstances tragiques ?
Quelques secondes, le regard du galeriste se détourna, cherchant la lumière du dehors avant de se perdre dans le vague.
— Sean a toujours été un concentré de forces et de failles, précisa-t-il sans répondre à la question. Avec la mort de Julian, il est retombé dans ses vieux démons : la drogue, l’alcool, les médocs. Je l’ai aidé comme j’ai pu, mais je pense qu’il n’avait aucune envie d’être sauvé.
— Et Pénélope ?
— Leur couple battait de l’aile depuis longtemps. Elle a profité du drame pour demander le divorce et n’a pas été longue à refaire sa vie. Et ce que Sean a fait par la suite n’a pas arrangé leur relation.
Le galeriste marqua une pause comme pour ménager un suspense un peu forcé. Madeline eut soudain la sensation désagréable d’être manipulée, mais sa curiosité fut plus forte.
— Qu’a fait Lorenz ?
— En février 2015, j’avais enfin réussi à monter un projet sur lequel je travaillais depuis très longtemps : une exposition de prestige autour du travail de Sean centré sur les « 21 Pénélopes ». Pour la première fois au monde, les vingt et un portraits allaient être visibles dans un même lieu. Des collectionneurs réputés nous avaient prêté leurs toiles. C’était vraiment un événement sans précédent. Mais, la veille de l’ouverture de l’expo, Sean a pénétré de nuit par effraction dans la galerie et a consciencieusement détruit chacun des tableaux avec un chalumeau.
Le visage de Benedick s’était décomposé comme s’il revivait la scène.
— Pourquoi a-t-il fait ça ?
— Une sorte de catharsis, j’imagine. La volonté de tuer symboliquement Pénélope parce qu’il l’accusait d’être responsable de la mort de Julian. Mais quelles que soient ses raisons, je ne lui pardonnerai jamais cet acte. Sean n’avait pas le droit de détruire ces toiles. D’abord parce qu’elles faisaient partie du patrimoine de la peinture. Et puis parce que, avec ce geste, il m’a ruiné et a mis ma galerie au bord du gouffre. Depuis deux ans, j’ai plusieurs compagnies d’assurances sur le dos. Une enquête criminelle a été ouverte. J’ai essayé de protéger ma réputation, mais, dans le milieu de l’art, personne n’est dupe et ma crédibilité en a pris un…
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