— Ce que j’ai fait pendant la guerre, les gens avec qui je me suis liée, les choses que j’ai écrites. Ce que j’ai accepté d’être dans cette vie-là. Tout ça, c’est mon Gardien du Seuil.
— La culpabilité, vous voulez dire.
— Peut-être. Si j’avais su la vérité… Les Allemands qui nous promettaient tant de choses, si j’avais su ce qu’ils infligeaient à ces gens, les Juifs, les Tziganes, les homosexuels, j’aurais fait un choix différent. Vous me croyez ? »
Ryan ne répondit pas. Il demanda seulement : « Vous en voulez à Otto Skorzeny ?
— Dans quel sens ?
— Tous les sens. »
Elle rit. « Je lui en veux d’être devenu riche et gros. Je lui en veux parce que son amour de l’argent et du pouvoir a englouti l’amour pour son pays. Parce qu’il joue les bêtes de cirque pour la bourgeoisie irlandaise. Vous faut-il d’autres raisons ? »
Ryan se pencha vers elle, froissant de ses avant-bras les pages de poésie sur la table.
« Est-ce que quelqu’un est venu vous voir pour vous interroger sur le colonel Skorzeny ou sur d’autres personnes comme vous ? »
Elle essaya de le cacher, mais trop tard, Ryan le vit dans ses yeux. Un vacillement, aussitôt disparu.
« Des gens comme moi ?
— Des ressortissants étrangers. Des réfugiés.
— Vous voulez dire des nazis, dit-elle. Des collabos.
— Oui. »
Elle écrasa sa cigarette. Des étincelles de tabac encore embrasé voletèrent au-dessus du cendrier. « Pourquoi me posez-vous cette question ?
— Ceux qui s’en prennent aux associés de Skorzeny, à vos amis…
— Mes amis ? Ce ne sont pas…
— Peu importe. Ils sont la cible d’une organisation très efficace. Et ils ont un indic. Quelqu’un qui est en contact avec l’entourage de Skorzeny. Quelqu’un qui a une raison de se retourner contre ses amis. Quelqu’un comme vous. »
Elle secoua la tête, les yeux lointains. « Quelle absurdité ! D’où tenez-vous cette idée ? C’est ridicule. »
Ryan l’observa en silence. Elle tourna les yeux vers la fenêtre donnant sur le jardin et ne bougea plus. Il compta les secondes, jusqu’à ce qu’elle reprenne enfin la parole. « J’aimerais que vous partiez à présent, dit-elle.
— Écoutez-moi… Si vous avez trahi le colonel Skorzeny, votre seul espoir, c’est de me l’avouer maintenant. Si vous avez transmis des informations à d’autres, dites-moi qui ils sont et ce que vous leur avez appris. »
Elle ouvrit la bouche, la referma, l’ouvrit encore. « Je… je n’ai pas… pas moi. »
Ryan fit un geste vers elle et lui toucha le bras. Elle se raidit.
« Vous savez ce que Skorzeny vous fera. Parlez-moi et je vous protégerai. »
Elle secoua la tête et sourit. « Quel enfant vous faites !
— Sur ma vie, je jure que… »
Elle abattit la paume de sa main sur la table au milieu des feuilles éparses. « Si Otto Skorzeny souhaite la mort d’un homme, ou d’une femme, alors la mort viendra. Vous ne le savez pas, ça ? Il a enlevé Mussolini au sommet d’une montagne. Il a baisé Evita sous les yeux de Perón. Ensuite, il a détourné des fonds qui étaient tombés aux mains de ce sale fasciste et on l’a remercié. Tel est son pouvoir. Pas de fonction officielle, pas de titre. Aucune loi ne l’arrêtera. »
Beauchamp alla à l’évier et resta là, les deux mains crispées sur le rebord.
Ryan se leva. « S’il vous plaît, réfléchissez. Le choix est simple. Vous savez ce que Skorzeny vous fera s’il vous trouve avant. Ou bien vous me parlez, à moi, ou… »
Elle fouilla soudain derrière le rideau de tissu Vichy accroché sous l’évier et se retourna, braquant un petit pistolet semi-automatique sur la poitrine de Ryan. Un.25 ACP, pensa-t-il. L’arme tremblait dans sa main. De son autre main, elle fit coulisser la glissière.
Ryan mit les mains en l’air à hauteur des épaules.
« Il me soupçonne ? demanda-t-elle.
— Je ne lui ai pas donné votre nom, répondit Ryan. Mais il sait qu’il y a un indic. Je n’ai pas eu de mal à vous localiser, ce sera tout aussi facile pour lui. Et il vous cherchera. Je vous en prie, laissez-moi vous aider. »
Les larmes jaillirent des yeux grands ouverts de Beauchamp, de grosses larmes qui roulèrent sur ses joues et mouillèrent son chemisier. La peur accélérait sa respiration, lui soulevait la poitrine. Elle s’essuya les joues et renifla bruyamment. « Ils m’ont dit qu’il ne m’arriverait rien. Ils me l’ont promis. C’était ma pénitence. Je leur ai donné ce qu’ils demandaient pour que Dieu me pardonne. Est-ce que Dieu m’a pardonné ?
— Je ne sais pas. Qui étaient-ils ?
— Ils m’ont montré des photos. Les enfants… » Sa main libre se crispa sur son ventre, pétrissant la chair. « Les enfants morts. Les os. Leurs yeux morts. Leurs bouches ouvertes. Les mouches sur leurs lèvres.
— Ce n’est pas vous qui leur avez fait ça. » Ryan s’approcha en contournant la table. « Vous me l’avez bien dit, vous ne saviez pas. Allez, lâchez ce pistolet.
— Est-ce que Dieu me pardonnera ?
— Je ne sais pas. Catherine, je vous en prie, lâchez ce pistolet. On trouvera un moyen. Vous pourrez vous enfuir, quitter ce pays. »
Elle demanda une dernière fois, avec insistance : « Est-ce que Dieu me pardonnera ? »
Ryan baissa les mains. « Oui. Il vous pardonnera. »
Catherine Beauchamp sourit. Elle ouvrit grande la bouche, leva le pistolet, enfonça le canon entre ses dents et ferma les yeux.
Ryan dit : « Non ! » mais il n’eut même pas le temps de faire un pas en avant.
Célestin Lainé avait tellement apprécié le penfolds grange shiraz la veille qu’il était descendu furtivement à la cave pour prendre une deuxième bouteille. Sur l’étroit escalier en bois, il avait perçu l’air froid et humide qui s’insinuait sous ses vêtements, jusqu’au moment où, posant le pied sur le sol en ciment, il était resté ébahi devant le spectacle offert à ses yeux. D’innombrables alignements de bouteilles en provenance du monde entier, les unes propres et luisantes, d’autres aveuglées par la poussière du temps. D’une rangée à l’autre, se pourléchant déjà les lèvres, il lui avait fallu plusieurs minutes avant de mettre la main sur un deuxième shiraz.
À présent, dans la claire lumière du jour, il lui semblait sentir son cerveau cogner contre les os de son crâne. Le seul remède, évidemment, c’était de boire encore. Il repartit à la cave avec l’espoir d’y dénicher un autre penfolds grange, mais n’en trouva pas. Son choix s’arrêta donc sur un vin blanc italien, plus que correct, même s’il aurait mérité de passer une heure au frais.
Il se promena sur les terres de Martinstown House, tenant d’une main la bouteille débouchée, l’autre fermant les pans de sa veste. La résidence de Skorzeny offrait un ensemble impressionnant. Lainé lui-même n’était pas de ceux qui aiment étaler leur richesse — il n’avait jamais eu d’argent —, mais il ne put s’empêcher d’admirer la maison aux ailes spacieuses, ses fenêtres cintrées, les jardins tout autour. Debout à quelque distance, il considéra la propriété.
Oui, Skorzeny avait réussi. Si Lainé avait eu son ambition, peut-être se serait-il bâti une fortune semblable. Sauf qu’il aurait tout dépensé en alcool.
Il but une gorgée au goulot. Le vin finissait par l’écœurer, sucré et sirupeux dans sa gorge.
Plus loin, l’un des gardes de Skorzeny patrouillait tranquillement dans les environs, sans tenter de cacher sa kalachnikov. Lainé le salua d’un hochement de tête. Le garde grogna une réponse en allemand. Ils étaient cinq comme lui, réfugiés d’Allemagne de l’Est et introduits clandestinement en Irlande, partageant deux pièces dans l’une des dépendances.
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