Le lendemain du jour où l’Italien l’avait aiguillonné sur ce balcon de Tarragone, il fit porter un message à la chambre de Skorzeny l’invitant à prendre un café. À midi, Skorzeny trouva Impelliteri à la terrasse d’un café de la Rambla Nova, vêtu d’une chemise au col ouvert, lunettes de soleil sur le nez. Il claqua des doigts pour appeler un serveur au moment où Skorzeny approchait.
« Je vous en prie, asseyez-vous », dit-il.
Skorzeny s’exécuta. « Que voulez-vous ?
— Simplement bavarder », répondit Impelliteri, affichant un air cordial. Ses yeux étaient invisibles derrière les lunettes. « Un café ? »
Skorzeny acquiesça.
Impelliteri s’adressa au serveur. « Deux cafés et une assiette de pâtisseries. Je vous laisse choisir.
— Pas pour moi, dit Skorzeny.
— Oh, je vous en prie. Vous devez absolument les goûter. Les pâtisseries ici sont les meilleures que je connaisse, hors d’Italie. »
Le serveur partit chercher la commande.
« Vous vouliez parler, dit Skorzeny. Je vous écoute.
— Colonel Skorzeny, vous êtes un homme impatient.
— Entre autres choses. Ne me provoquez pas. »
L’Italien sourit. « Dans ce cas, inutile de vous faire attendre plus longtemps que nécessaire. Comme nous en avons discuté hier soir, je me trouvais sur le Gran Sasso quand vous avez enlevé le Duce. Je vous ai vu contourner l’hôtel au pas de course en cherchant à entrer. Je vous ai vu détaler devant les chiens de garde — une chance pour vous, ils étaient enchaînés — et je vous ai vu incapable d’escalader un mur d’à peine un mètre et demi de hauteur. Vous avez dû vous servir de l’un de vos hommes comme marchepied. C’était presque comique. »
Le serveur revint, posa les cafés devant eux et une assiette de pâtisseries au milieu de la table. Les gâteaux luisaient au soleil, confiture rouge et crème jaune serties dans une pâte si légère qu’elle aurait pu être soufflée par la brise. Impelliteri offrit l’assiette à Skorzeny.
« Non », dit celui-ci.
Impelliteri haussa les épaules, prit un mille-feuille et fit une mine extatique en y plantant les dents.
Skorzeny frappa quelques coups sur la table pour ramener l’Italien à la conversation. « D’accord. Vous contestez la véracité historique de l’opération Eiche . Vous prétendez que mes Kameraden et moi-même sommes des menteurs, que vous savez mieux que nous ce qui s’est passé. Que peut bien me faire votre opinion ? »
Impelliteri se tapota la bouche avec une serviette en papier pour essuyer les miettes du gâteau. « Mon opinion, en effet, ne peut en rien vous préoccuper. Après tout, qui suis-je ? Mais je crois que celle du Généralissime ne vous laisserait pas indifférent. Finalement, c’est à son indulgence que vous devez d’être accueilli en Espagne. S’il découvrait votre imposture, s’il pensait que vous l’avez trompé pour vous attirer ses faveurs, peut-être alors vous retirerait-il son amitié. Auquel cas ce beau pays ne vous paraîtrait pas aussi hospitalier. Vraiment, goûtez une de ces pâtisseries. Elles sont délicieuses. »
Une fois encore, il présenta l’assiette. Skorzeny la repoussa.
« Mon ami Franco ne croira pas à ces balivernes. Il saura reconnaître la vérité telle qu’elle surgit dans le document historique.
— Le document historique, répéta Impelliteri. Vous vous gorgez de ces mots comme si, à force de les prononcer, vous leur donniez réalité. Il n’y a pas de document historique. Il n’y a que de la propagande SS et votre fanfaronnade. »
Skorzeny se leva en repoussant sa chaise qui racla bruyamment le trottoir. « J’en ai assez entendu. Ne venez plus m’importuner. »
Il tourna ses pas vers l’hôtel, les eaux bleues et lisses de la Méditerranée au loin.
La voix d’Impelliteri s’éleva dans son dos. « Attendez, colonel Skorzeny. Je ne vous ai pas encore dit ce que je voulais. »
Skorzeny se figea. Il savait dans ses tripes ce que l’Italien demanderait.
Ryan dormit peu, à l’étroit dans le lit d’hôtel trop court pour ses jambes. Quand il ne pensait pas à Celia et à ses lèvres sur les siennes, il tournait dans son esprit le souvenir de l’homme aux cheveux noirs et de sa lame.
Il se jouait divers scénarios.
Dans l’un, l’homme ne le terrassait pas, ne le mettait pas à genoux sur le sol poisseux d’urine. Ryan prenait le dessus, le désarmait et lui faisait avouer, tremblant et vaincu, tout ce qu’il voulait savoir.
Dans un autre, Celia le conduisait dans le salon de sa pension, renvoyait Mrs. Highland comme une domestique. Là, sur le canapé inconfortable, Celia l’embrassait encore et sa langue cette fois insistait, explorait, toute de douceur et d’agilité. Elle guidait ses mains, les amenant jusqu’aux endroits les plus secrets, les plus chauds de son corps.
Quand il s’endormit enfin, il rêva du goût de son rouge à lèvres, de sa bouche ouverte, de son haleine qui sentait l’alcool et le tabac. Mais au moment où il se rapprochait d’elle, elle devint l’une des prostituées chez qui les gars l’avaient emmené en Sicile et en Libye, dodue, caressante, exhalant une odeur de transpiration et de savon.
Et l’homme l’épiait dans un coin, son couteau à la main.
« Elle est très jolie », dit-il, la lame du couteau dressée entre ses jambes, luisante et obscène.
Ryan s’éveilla dans le gris de l’aube, les couvertures enroulées autour des chevilles. Il se dégagea et s’assit au bord du lit, attrapa sa montre sur la table de chevet. Un peu plus de cinq heures. Il se frotta les yeux, bâilla, la bouche encore pâteuse sous l’effet de la Guinness.
Son estomac gargouillait. Une heure et demie à attendre avant que le petit déjeuner ne soit servi. Quatre-vingt-dix minutes, livré à ses seules pensées. Faire de l’exercice était l’unique réponse.
En caleçon, il se leva et étira les bras vers le plafond pour assouplir les muscles de son dos. Puis il se pencha en avant, jambes tendues, l’extrémité de ses doigts cherchant le sol, de plus en plus bas, jusqu’à toucher le motif vulgaire de la moquette.
Allongé par terre, il coinça ses pieds sous le lit, croisa les mains derrière la tête et commença une série d’abdominaux.
L’effort mettait de l’ordre dans son esprit.
Il pensa à Otto Skorzeny, réputé autrefois pour être l’homme le plus dangereux d’Europe. À présent reconverti en gentleman farmer. Les dix-huit années écoulées depuis la fin de la guerre l’avaient-elles lavé de ses péchés ? Jusqu’à un certain point, il méritait le respect et l’admiration que lui vouaient les autres soldats. Tacticien de génie, il avait révolutionné la vision que les hommes se faisaient du combat. Mais c’était aussi un nazi. Et pas un pauvre conscrit qu’on obligeait à défendre la cause. Non, il avait adhéré au parti longtemps avant la guerre et s’était engagé volontairement sous les drapeaux du Reich, sans que personne ne lui force la main.
Quoi que ces tueurs veuillent obtenir de lui, quel que soit le sort qui lui était réservé, beaucoup de gens déclareraient que ce n’était que justice.
Beaucoup de gens, mais pas tout le monde.
Ryan se rappelait les conversations qu’il écoutait, enfant, dans la boutique de son père, quand il rangeait des boîtes sur les étagères et balayait le sol pour gagner trois sous. Les hommes discutaient de ce qui se passait en Europe. Ils parlaient du chancelier Hitler. De Valera — qui était encore Taoiseach à l’époque, porté par le succès de la révolution — s’alignerait-il avec Chamberlain ? Si les choses en arrivaient là, demanderait-il à ses concitoyens irlandais de combattre aux côtés des Anglais ?
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