Impensable, disaient les uns. Le vieux Dev ne vendra jamais les siens aux Anglais.
Mais ce Hitler, alléguaient les autres, il n’en sortira rien de bon. Tous ces cris et ces gesticulations… Il faut lui apprendre à bien se tenir.
Ce n’est qu’un fervent nationaliste, comme nous, qui veille sur les intérêts de son peuple. Exactement comme ce vieux Dev, comme Pearse et Connolly en 1916.
Non, non, rien à voir. Dev et les autres se battaient pour la liberté. Ce Hitler est un dictateur, purement et simplement, et un fasciste.
Ainsi se renvoyait-on les arguments, pendant que le jeune Albert Ryan balayait le sol et nettoyait les vitres, et que son père se taisait derrière son comptoir toujours propre. Ça n’a rien à voir avec moi, disait-il. Qu’ils se battent s’ils en ont envie, du moment qu’ils me laissent tranquille, moi et les miens.
La suite donna raison au père de Ryan. L’Irlande resta à l’écart, tant bien que mal.
Mais pas Ryan. Il vit ce que les nazis avaient fait, les restes carbonisés du continent qu’ils avaient violé et mutilé. Les hommes, les femmes et les enfants, les êtres humains, errant sur les routes, avec toutes leurs possessions serrées dans leurs mains ou attachées sur leur dos. Ils parlaient de ce qu’ils avaient laissé derrière eux. Non pas les objets, mais les corps. Les corps de ceux qu’ils aimaient, abandonnés aux chiens et à la vermine.
Ryan en rêvait encore. Pas aussi souvent qu’autrefois mais de temps à autre. Il remerciait Dieu de ne pas être entré dans les camps. Les histoires circulaient dans toute l’Europe, racontant les squelettes vivants, les fosses communes, les cadavres entassés, à demi brûlés, à demi enterrés.
Des hommes comme Skorzeny avaient fait cela. Volontairement.
Et à présent, Ryan les protégeait.
Il s’immobilisa, poitrine sur les genoux, bloquant sa respiration. Il avait cessé de compter, ne savait pas à combien il en était. Peu importait. Il se tourna de l’autre côté, en appui sur les bras, les mains à plat sur le sol, et fit des pompes.
Qui étaient les prédateurs qui traquaient Skorzeny ? L’homme qui l’avait humilié la veille était-il l’un d’eux ? Ou était-il autre chose ?
Il s’abaissait, remontait. La sueur en tombant laissait des taches sombres sur la moquette. Il adorait sentir les muscles de ses épaules et de ses flancs se raidir sous l’effort, la clarté qui l’envahissait tout entier. Il continua jusqu’à ce que son corps le brûle, malgré l’air comprimé dans ses poumons, ses pensées papillonnant entre un homme aux cheveux noirs et une femme aux cheveux roux, sans savoir lequel des deux il craignait le plus.
L’esprit libéré par l’épuisement, il reprit le dossier fourni par Haughey et lut plusieurs fois les annotations du ministre, ainsi que les siennes. Il avait beau tenter d’élargir son champ de vision, deux noms concentraient toujours ses soupçons :
Hakon Foss et Catherine Beauchamp.
Il se répéta l’adresse de la femme et alla consulter la carte dépliée sur le bureau.
Ryan s’était lavé, rasé, avait revêtu son vieux costume et il s’apprêtait à descendre prendre le petit déjeuner quand le téléphone sonna. La réceptionniste demanda si elle pouvait lui passer un appel. Le correspondant n’avait pas souhaité décliner son identité. Un monsieur étranger, précisa-t-elle.
« Oui, dit Ryan, qui avait deviné.
— Bonjour, lieutenant Ryan, fit la voix d’Otto Skorzeny.
— Bonjour.
— Qu’avez-vous à me rapporter aujourd’hui ? »
Ryan annonça qu’il avait deux noms sur lesquels il souhaitait enquêter, dans l’entourage proche de Skorzeny.
« Qui donc ? »
Ryan marqua une pause. « Je préférerais ne pas répondre.
— Ah non ?
— Non.
— Et si j’insiste ?
— Je refuserai », dit Ryan.
Skorzeny garda un instant le silence. « Très bien », lâcha-t-il au bout d’un moment.
Ryan songea à lui parler de l’homme aux cheveux noirs. Il ne concevait aucun avantage à tenir l’information secrète, mais ne voyait pas non plus comment la livrer sans révéler à Skorzeny qu’il s’était retrouvé à genoux dans les toilettes d’un pub. Il savait d’instinct et d’expérience que montrer pareille faiblesse à un homme comme Otto Skorzeny pouvait être fatal. Devait-il prendre ce risque ?
Avant qu’il n’ait pris sa décision, Skorzeny déclara : « J’aimerais vous faire part d’une invitation. »
Ryan cligna des yeux, troublé. « Ah ?
— Chez moi. Je reçois quelques intimes demain soir. Certains ne vous seront pas étrangers. Notre ami le ministre, en premier lieu. Dites-moi, avez-vous une bonne amie ? »
Ryan hésita. « Je connais une jeune femme », finit-il par dire, en se maudissant pour cette réponse ridicule. Il entendit le sarcasme dans la voix de Skorzeny.
« Eh bien, amenez donc cette jeune femme que vous connaissez.
— Merci.
— Et encore une chose… Soyez prêt à combattre.
— Pardon ?
— Nous croiserons le fer. Je vous ai dit que je cherchais un adversaire respectable. Vous êtes peut-être cet homme-là. Je vous attends demain soir. »
La communication fut coupée.
Après un copieux petit déjeuner, Ryan déposa son beau costume chez un teinturier, puis se rendit à pied dans Capel Street où la boutique du tailleur venait d’ouvrir. Lawrence McClelland était en train de ranger des cartons de chemises sur une étagère quand Ryan entra. Il se tourna vers son visiteur et ne le reconnut pas tout de suite. Puis son visage s’éclaira.
« Ah, monsieur… Alors, comment trouvez-vous le Canali ?
— Parfait », dit Ryan.
McClelland contourna la table sur laquelle s’entassaient vêtements et pièces de tissu. « Qu’y a-t-il d’autre pour votre service ce matin ?
— J’aimerais voir des cravates, dit Ryan. Et une ou deux chemises, peut-être. »
McClelland hocha la tête, rentra la poitrine. « Faudra-t-il aussi les porter au compte de Mr. Haughey ?
Ryan n’hésita pas.
« Oui, je vous prie », répondit-il.
Ryan quitta Dublin par le nord et fila en direction de Swords. Le paysage urbain laissa bientôt place à de vertes prairies. Quelques minutes plus tard, la masse blanche de l’aéroport apparut. Un avion d’Aer Lingus, non loin, s’élançait vers le ciel. L’aéroport s’était rapidement développé depuis sa construction à la fin des années 1940, offrant des vols pour toutes sortes de destinations.
La carte dépliée sur le siège passager à côté de Ryan portait un cercle tracé au crayon, indiquant le domicile de Catherine Beauchamp.
Il traversa Swords, avec sa grand-rue calme et tranquille, puis le quartier de logements sociaux de Seatown. Des gamins aux visages sales interrompirent leur partie de foot pour le regarder passer. Des chiens poursuivirent la voiture en aboyant. Au bout d’une centaine de mètres, ils renoncèrent, satisfaits d’avoir protégé leur territoire.
Ryan roulait maintenant en gardant un œil sur la carte posée en travers du volant, un œil sur sa conduite. La route se rétrécit pour franchir un pont qui enjambait la rivière. Il tourna ensuite à droite dans une voie à peine assez large pour la Vauxhall. Des branches d’arbres frottaient contre la carrosserie.
Il longea le chemin, bordé par une végétation dense sur sa gauche, par l’eau de l’autre côté. La rivière, mince fuseau tout d’abord, grossissait peu à peu jusqu’à atteindre vingt mètres de large, puis cinquante, puis cent, avant de s’épanouir en estuaire.
Des cygnes sortis des roseaux s’aventurèrent sur la chaussée et l’obligèrent à freiner. Ils ne se montrèrent pas le moins du monde effarouchés quand il avança doucement vers eux. Jouant sur l’embrayage, il gagna encore quelques pouces de terrain, mais les cygnes consentirent seulement à reculer, sans nulle intention de dégager le passage.
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