Hakon Foss apparut devant la façade de la maison, vêtu d’une salopette tachée de boue, un arrosoir à la main. Lainé lui fit un signe de la main. Foss répondit de même.
Le Norvégien s’agenouilla devant l’une des plates-bandes qui bordaient le mur. Des fleurs printanières nourries de compost éclataient comme un feu d’artifice. Foss entreprit de désherber. Il déposait les brins et les touffes indésirables sur le gravier à côté de lui.
Lainé traversa l’allée.
Foss leva les yeux. « Hallo », dit-il.
Lainé sourit. « Ça travaille dur ? »
Le Norvégien haussa les épaules. « Pas dur. Je commence il y a deux jours. Le colonel, il téléphone, il dit venez, il y a encore du travail. Pour faire quoi ? »
Lainé lui tendit la bouteille. Foss sourit, la prit et but. Sa pomme d’Adam montait et descendait à chaque goulée. Il rendit la bouteille et s’essuya la bouche.
« Vous ne voulez pas de ce travail ? demanda Lainé. Vous n’avez pas besoin de l’argent ? »
Foss se remit à fourrager de ses gros doigts dans le compost. « Oh, oui, je veux le travail. Je veux l’argent. Toujours, je veux l’argent. »
Lainé porta le goulot à ses lèvres et avala une rasade. « C’est bon d’avoir de l’argent. »
Foss rit, haussa les épaules, acquiesça. « Oui. Oui. L’argent, c’est bon. Et manger, aussi. Et avoir un endroit où dormir. L’argent, c’est bon pour toutes ces choses. »
Lainé sourit, tapota l’épaule de Foss et prit congé. Puis, s’éloignant de la maison et du jardin, il se dirigea vers les dépendances. Des poules grattaient la terre sur son chemin. Il les poussa de la pointe de sa botte.
Il trouva Tiernan dans une grange ouverte, penché sur une masse de poils frémissants. L’homme au visage rougeaud interrompit ses jurons et leva les yeux quand Lainé entra.
« B’jour », dit-il avec un hochement de tête respectueux.
L’un des colleys de Tiernan, une femelle, était couché sur un tas de couvertures dans un parc de planches grossièrement assemblées. Une demi-douzaine de chiots se bousculaient autour d’elle.
« Quel âge ? demanda Lainé.
— Sept semaines, répondit Tiernan. Une saleté de chien errant l’a chopée. Résultat : six bâtards dont on ne pourra rien tirer. J’aurais dû déjà les noyer, mais j’ai flanché. Ils sont à peu près sevrés maintenant, plus possible de reculer. J’attends juste d’avoir le courage de les balancer à la rivière. »
Tendant une main maigre et noueuse, le vieil homme gratta l’un des chiots derrière les oreilles. Le petit animal lui lança des coups de pattes et mordilla la peau tannée de ses dents fines comme des aiguilles. Ses frères et sœurs entrèrent à leur tour dans le jeu.
« Je vais en prendre un », dit Lainé. Il s’accroupit, posa la bouteille et examina les chiots qui se pressaient autour de la main de Tiernan. Tous sauf un, un mâle brun et noir, plus petit que les autres. Lainé approcha ses doigts. Le chiot hésita, flaira son odeur, puis le lécha de sa minuscule langue.
« Celui-là, dit-il.
— Comme vous voudrez, fit Tiernan. Mais attention que la patronne ne le voie pas dans la maison. Elle en fera toute une histoire. »
La femme de Tiernan officiait comme gouvernante de Skorzeny. Cette solide Allemande au caractère bien trempé était venue en Irlande avant la guerre et y avait rencontré son mari. Lainé s’était déjà attiré ses foudres en salissant le vestibule avec ses chaussures pleines de boue.
« Je le cacherai », dit Lainé.
Il attrapa le chiot dans le parc et remercia Tiernan. L’animal se débattait dans sa main. Il le glissa sous son bras, puis, ayant repris la bouteille, partit vers la maison.
Quand il entra par la cuisine, Mrs. Tiernan était en train de se disputer avec le cuisinier arrivé le matin même de Madrid où il régnait sur le restaurant Horcher, la table préférée de Skorzeny en Europe. Le voyage avait été offert à l’Espagnol afin qu’il prépare le festin du lendemain soir. Une demi-douzaine de faisans étaient alignés en deux rangées sur la table de la cuisine. À l’évidence, Mrs. Tiernan et le maître queux s’opposaient quant à la façon d’accommoder les volailles, chacun débattant dans sa propre langue, avec de grands gestes des mains et un haussement progressif du ton.
Personne ne remarqua Lainé.
Il gagna l’escalier et était parvenu à mi-hauteur quand une voix lança : « Célestin. »
Lainé s’immobilisa, pivota, vit Skorzeny.
« Oui ?
— Qu’est-ce que vous avez là ?
— Un chiot », répondit Lainé. Il montra l’animal qui battait l’air de ses petites pattes.
« Veillez à ce que Frau Tiernan ne le surprenne pas dans votre chambre.
— D’accord. »
Skorzeny pointa un doigt. « Et ça ? »
Les doigts de Lainé se crispèrent sur la bouteille de vin. « J’avais soif.
— Arrêtez maintenant, dit Skorzeny. Je veux commencer à interroger Hakon Foss ce soir. Vous devez être sobre. Compris ?
— Oui.
— Parfait. »
Dans sa chambre, Lainé posa la bouteille sur la table de chevet et le chiot sur le lit. L’animal explora la couverture en reniflant et en gémissant doucement. Lainé le fit rouler sur le dos, lui gratta le ventre. Le chiot batailla contre sa main à coups de pattes.
À côté du chiot, sur le lit, était posée une sacoche en cuir usé ressemblant à une mallette de médecin. Elle ne contenait ni sirops ni cachets, seulement des outils. Des objets pointus. Des objets acérés.
Dehors, sous ses fenêtres, Lainé entendit quelqu’un siffloter. Foss mettait du cœur à l’ouvrage, même s’il lui semblait qu’on n’avait pas vraiment besoin de ses services aujourd’hui. Et, en effet, le travail n’était qu’un prétexte pour l’attirer chez Skorzeny. À la fin de sa journée de travail, on prierait le Norvégien de rester pour souper. Il protesterait peut-être, voudrait rentrer chez lui, mais Skorzeny insisterait. Foss mangerait bien, un repas éventuellement arrosé d’un peu de vin.
Puis Foss serait emmené dans l’une des dépendances et Lainé apporterait son sac, avec tous ses outils reluisants. Lainé et Foss parleraient jusqu’à une heure avancée de la nuit.
Les dents du chiot en se refermant sur l’index de Lainé lui infligèrent une douloureuse décharge. Lainé retira sa main et gronda le petit animal. Il suça le sang qui perlait à son doigt, sentit le goût du sel.
Ryan prit la fuite, abandonna le corps.
Il roula pendant près d’une heure, sur des voies rapides ou des routes de campagne, sans rien voir devant lui, tandis que le soleil déclinait au-dessus des collines. Il ne cessait de repasser la scène dans son esprit. La détonation étouffée, le regard horrifié qu’elle avait eu. Sa chute.
L’aiguille de la jauge d’essence tomba dans le rouge. Suivant les panneaux de signalisation, il se dirigea vers un village, trouva une station au milieu de la grand-rue. Il s’arrêta et demanda au pompiste de faire le plein.
Il y avait une cabine téléphonique de l’autre côté de la route.
Ryan traversa. Il donna le nom de son correspondant à l’opératrice. Voyant qu’elle hésitait, il la rudoya sans ménagement.
Après avoir été transféré deux fois, il entendit la voix de la secrétaire de Haughey.
Trois minutes plus tard, il avait obtenu ce qu’il voulait et la secrétaire était en larmes.
Ryan s’arrêta le long du trottoir devant le Royal Hibernian Hotel, un bâtiment blanc de quatre étages qui dominait Dawson Street. Il descendit de voiture, grimpa les marches deux par deux sans accorder un regard au portier debout sous l’auvent.
À l’intérieur, portiers et réceptionnistes l’accueillirent avec méfiance. Un homme arborant une fine moustache demanda : « Puis-je vous aider, monsieur ? »
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