— On dirait que vous avez raison, dit Goémond en comparant le cliché du manifestant et l’extrait de film flou et granuleux où l’on voyait le chevelu ouvrir la portière droite de la Consul. Vous êtes certaine ? ajouta-t-il machinalement.
— Eh bien, écoutez, je ne pourrais pas témoigner sous serment, mais…
— Ne vous en faites pas, on ne vous le demandera jamais.
— Enfin, je sens que c’est lui.
— Je vais demander des précisions. Regardez tout de même les autres photos. On ne sait jamais, vous pourriez faire une passe de deux, ça s’est vu.
M me Gabrielle lança un regard glacé au commissaire dont elle réprouvait la vulgarité. L’homme n’y prêta aucune attention, alla entrouvrir la porte du bureau et conversa à mi-voix avec quelqu’un dans le couloir. Puis il referma et revint vers la maquerelle. Celle-ci achevait de feuilleter les photos, mais le cœur n’y était plus.
— Bon, je vais pouvoir m’en aller, maintenant ? demanda-t-elle.
— Quelques instants encore. Les gars de l’anthropométrie essaient d’identifier l’individu.
— Mais ça va encore prendre des heures !
— Tut tut tut, fit délicatement Goémond. Ils ont un ordinateur. C’est une question de minutes.
Et en effet, vingt-cinq minutes plus tard, on apportait à M me Gabrielle un nouveau choix de photos, cette fois nettes et réduites à douze, et elle n’eut pas de mal à identifier son agresseur chevelu.
— Buenaventura Diaz, répéta Goémond, appuyé au chambranle et souriant à un OP. Pourquoi est-ce qu’on tolère encore cette racaille sur le territoire national ? Enfin. L’hôtel Longuevache, je connais. C’est un tripot d’Américains. Allons-y.
— Je peux rentrer chez moi, à présent, oui ? cria M me Gabrielle du centre du bureau.
— Oui, mais restez à notre disposition. Planton, reconduisez madame.
— Je suis parfaitement réveillé, à présent, déclara Richard Poindexter. Je veux parler à votre chef.
— On n’a pas de chef, dit Épaulard.
— Enfin, vous comprenez bien ce que je veux dire.
— Nous n’avons pas de chef. Vous pouvez me parler à moi si vous désirez parler à quelqu’un.
L’ambassadeur passa une langue chargée sur ses petites lèvres grassouillettes.
— Vous auriez une cigarette ?
Épaulard lui jeta le paquet de Gauloises qui se trouvait sur la chaise voisine, et la pochette d’allumettes.
— N’essayez pas de mettre le feu ou de me jeter quelque chose à la figure.
— Comment ! Oh, non. Je ne suis pas un idiot.
Richard Poindexter alluma une Gauloise.
— Puis-je connaître l’heure ? demanda-t-il ensuite.
— 6 heures moins le quart du soir. Nous sommes samedi.
— Je vois. J’ai été drogué.
— Soporifique, dit Épaulard. Rien de dangereux, mais vous aurez peut-être une crise de foie.
— Pour le moment, j’aurais plutôt, comment dites-vous ?… Une faim du démon.
— On va vous monter quelque chose. Rendez-moi les allumettes, au lieu d’essayer stupidement de les cacher dans votre lit. Vous dites que vous n’êtes pas idiot. J’ai peine à le croire quand je vois ça. Vous devriez comprendre que votre vie ne tient qu’à un fil.
L’ambassadeur sortit la pochette de sous les couvertures et la lança à Épaulard. Il eut une moue amusée.
— Bon, dit Épaulard. J’appelle pour qu’on vous monte à manger.
Il se leva et frappa le plancher du talon. Il tenait son automatique à la main, au cas où le diplomate aurait eu de nouvelles envies de faire le zouave. Il se rassit.
— Pour un prisonnier, tout est bon, tout peut servir, généralement il ne sait pas encore lui-même à quoi, déclara Poindexter d’un ton rêveur. J’ai été prisonnier en Allemagne. Vous aussi, peut-être…
— N’essayez pas de me faire parler de moi.
L’ambassadeur eut un petit gloussement. La porte s’ouvrit. D’Arcy entra.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il est bien réveillé. Il a faim.
— Vous voulez un sandwich ? demanda l’alcoolique. Parce que vous pouvez aussi avoir quelque chose de chaud, mais pour ça il faudra attendre l’heure du dîner, un petit moment.
— Comme il vous plaira, mon ami, dit Richard Poindexter. Je vois que je suis en de bonnes mains. Vous me traitez comme un coq en pâte.
— Ça se voit que t’es diplomate, petite tête, observa D’Arcy. Je te monte un sandwich. Et puis je vais te relayer, ajouta-t-il à l’adresse d’Épaulard.
— Qu’êtes-vous au juste ? demanda Poindexter quand l’alcoolique fut ressorti. Des maoïstes ?
— Tu sauras ça plus tard, petite tête, dit Épaulard avec agacement.
Qu’était-il au juste ? Il était bien infoutu de le dire et cela le turlupinait.
— Est-ce que je peux m’habiller ? demanda Poindexter.
— Non.
— Vous comptez me garder longtemps ?
— Tu verras bien.
— Vous comptez me tuer ?
— Si je te le disais, remarqua Épaulard, où serait la surprise ?
— Je n’ai pas de cendrier, remarqua Poindexter.
— Jette tes cendres par terre.
L’ambassadeur se tut, il fuma en silence, regardant Épaulard qui le regardait. Il reprit la parole au bout d’un moment.
— Ce n’est pas un procédé de peuple civilisé, l’enlèvement politique.
— Je ne suis pas un peuple civilisé.
— Amusant, dit Poindexter avec un sourire dédaigneux.
Épaulard ne répondit rien.
— N’allez-vous pas essayer de me convaincre de la justesse de vos vues politiques, peut-être ? demanda encore Poindexter en regardant sa cigarette.
— Non.
— Je croyais que c’était l’usage en pareil cas.
— Petite tête, tu es un serviteur de l’État, au plus haut niveau. Tu n’es plus rien, une chose.
— Osez le mot : une merde.
— Non. Une chose. Une pauvre chose.
— Vous êtes des anarchistes, dit Poindexter. Je le sais parce que vous avez utilisé haineusement l’expression « serviteur de l’État ».
D’Arcy entra avec deux sandwichs sur une assiette.
— Bon, dit Épaulard, eh bien je crois que la conversation va s’arrêter là.
Il se leva. Il couvrit D’Arcy avec son automatique tandis que l’alcoolique posait les deux sandwichs sur les genoux de l’ambassadeur et reculait avec l’assiette.
— Tu te méfieras, dit Épaulard. Ce monsieur est causant. Il joue les rondeurs, mais c’est un vicieux. Il essaie de se renseigner.
— Compris.
D’Arcy prit l’automatique et s’assit sur la chaise.
— À tout à l’heure, dit Épaulard et il sortit.
— Il fait diablement froid dans cette maison vous ne trouvez pas ? dit Poindexter à D’Arcy.
— Toi, dit l’alcoolique, ta gueule. Tu te tais ou je t’assomme à coups de flingue. J’ai pas envie de causer.
— Comme il vous plaira, dit Poindexter qui se rencogna, ramenant les couvertures sur lui et ils restèrent ainsi immobiles tous les deux à se regarder en chiens de faïence tandis que le diplomate mâchait ses sandwichs.
Le commissaire Goémond avait une expression de plus en plus lugubre, ce qui chez lui n’indiquait pas la tristesse. Il contemplait la chambre de Buenaventura Diaz. Il en fit précautionneusement le tour, se pencha pour déchiffrer les titres, sur la tranche de deux ou trois livres posés près du lit. Ses adjoints tournaient en sens inverse dans la pièce, humant l’air.
— Tenez, dit l’un d’eux, voilà une brochure anarchiste. Noir et Rouge… Ça dit bien ce que ça veut dire !
— Vous êtes idiot, mon vieux, dit Goémond. C’est un roman de Stendhal.
— Pardonnez-moi si je m’excuse, dit l’adjoint, mais ça, ça cause des « collectivités anarchistes en Espagne révolutionnaire ». Vous devez confondre.
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