Il décrivait la façon dont il avait attiré Kelso en Russie, et c’est de cela, ajouta-t-il, qu’il était le plus fier : il avait eu recours à une ruse digne de Iossif Vissarionovitch lui-même.
Il s’était arrangé pour qu’une société écran qu’il possédait en Suisse (respectable, une affaire de famille : elle exploitait les ouvriers depuis des siècles) prenne contact avec Rossarkhiv pour offrir de sponsoriser un symposium sur l’ouverture des archives soviétiques !
Mamantov, de bonheur, se donna une claque sur la cuisse.
Au début, Rossarkhiv n’avait pas voulu inviter Kelso — vous imaginez ! Ils trouvaient qu’il n’occupait plus une « position suffisante dans la communauté universitaire » ; mais Mamantov, par l’intermédiaire de ses sponsors, avait insisté et, deux mois plus tard, le voilà qui se retrouvait à Moscou, avec chambre d’hôtel à disposition, tous frais payés, un vrai porc dans sa fange, venu se vautrer dans notre passé, jouir de sa supériorité, et nous dire de nous sentir coupables quand sa seule raison d’être là n’était depuis le début que de faire revivre le passé !
Et Papou Rapava, demanda Kelso, qu’avait-il pensé de ce plan ?
Pour la première fois, le visage de Mamantov s’assombrit.
Rapava avait assuré que le plan lui convenait. C’était ce qu’il avait dit. Cracher dans la soupe des capitalistes, et puis les regarder la manger ? Oh, oui, camarade colonel, s’il vous plaît : l’idée avait beaucoup plu au camarade Rapava. Il était censé raconter à Kelso toute son histoire dans la nuit, puis le conduire directement à la vieille demeure de Beria, où ils auraient déterré ensemble la boîte à outils. Mamantov avait tuyauté O’Brian, qui avait promis de venir le lendemain matin avec ses caméras à l’Institut du marxisme-léninisme. Le symposium devait former la rampe de lancement parfaite. Quel scoop ! Ils se précipiteraient tous dessus. Mamantov avait tout prévu.
Mais alors : rien. Kelso était passé chez Mamantov dans l’après-midi du lendemain, et c’est comme cela que ce dernier avait appris que Rapava lui avait fait faux bond : qu’il avait bien débité son histoire comme prévu, mais qu’il s’était enfui ensuite.
« Pourquoi ? (Mamantov plissa le front.) Vous lui avez parlé d’argent, sans doute ? »
Kelso acquiesça. « Je lui ai proposé une part des bénéfices. »
Une expression de mépris passa sur le visage de Mamantov. « Que vous puissiez chercher à vous enrichir… ça, je m’y étais attendu : c’est encore une raison pour laquelle je vous avais choisi. Mais lui ? (Il secoua la tête, dégoûté.) L’être humain, murmura-t-il. Il vous laisse toujours tomber.
— Il a peut-être pensé la même chose de vous, intervint Kelso. Vu ce que vous lui avez fait subir. »
Mamantov adressa un coup d’œil à Viktor, et quelque chose passa en cet instant entre l’homme d’âge mûr et le plus jeune : un regard qui frôlait l’intimité sexuelle. Kelso sut aussitôt qu’ils avaient torturé Papou Rapava ensemble. Il y avait peut-être eu d’autres personnes présentes, mais ces deux-là avaient été au centre des opérations : c’étaient l’artisan et son apprenti.
Kelso se sentit transpirer à nouveau.
« Mais il n’a pas avoué où il avait dissimulé le cahier », remarqua-t-il.
Mamantov fronça les sourcils, comme s’il essayait de se rappeler quelque chose. « Non, prononça-t-il doucement. Non. C’était un roc. Je dois lui reconnaître ça. Bien que cela n’ait eu aucune importance. Il nous a suffi de vous suivre le lendemain matin, vous et la fille, et de vous regarder récupérer les documents. Au bout du compte, la mort de Rapava n’a rien changé. J’ai tout maintenant. »
Silence.
Le train avait ralenti au point d’avancer presque au pas. Au-delà des toits plats, Kelso voyait se dresser le mât de la tour de la Télévision.
« Le temps presse, commenta soudain Mamantov, et le monde attend. »
Il prit la serviette et son chapeau. « J’ai réfléchi à votre cas, dit-il à Kelso tout en se levant et en commençant à boutonner son pardessus. Mais je ne vois vraiment pas comment vous pourriez nous faire du tort. Vous pouvez toujours retirer votre authentification des documents, bien sûr, mais cela ne fera pas grande différence maintenant, à part vous faire passer pour un imbécile : ils sont authentiques, cela sera établi par des experts indépendants dans un jour ou deux. Vous pourrez également délirer autant que vous voudrez sur la mort de Papou Rapava, il n’existe aucune preuve. » Il se pencha pour s’examiner dans le petit miroir placé au-dessus de la tête de Kelso et rajusta le bord de son chapeau avant d’affronter les caméras. « Non. Je pense que le mieux que je puisse faire est de tout simplement vous laisser regarder ce qui va arriver.
— Rien ne va arriver, rétorqua Kelso. Souvenez-vous que j’ai parlé à votre espèce de créature… dès qu’il ouvrira la bouche, les gens vont rire.
— Vous voulez parier ? (Mamantov présenta sa main.) Non ? Vous faites bien. Lénine a dit : “Le plus important dans toute entreprise, c’est de s’impliquer dans la lutte, et d’apprendre de cette façon comment agir ensuite.” Eh bien c’est ce que nous allons faire maintenant, pour la première fois en près de dix ans, nous allons pouvoir entamer la lutte. Et quelle lutte. Viktor ! »
A contrecœur, et avec un dernier regard mauvais à l’adresse de Kelso, le jeune homme se leva.
Le couloir grouillait de silhouettes en blouson de cuir noir.
« C’était par amour, lança Kelso alors que Mamantov était déjà à moitié sorti.
— Quoi ? » Mamantov se retourna pour le dévisager.
« Rapava. C’est pour ça qu’il ne m’a pas mené aux documents. Vous avez dit que c’était pour l’argent, mais je ne pense pas qu’il voulait d’argent pour lui. Il en voulait pour sa fille. Pour se faire pardonner. C’était par amour.
— Par amour ? » répéta Mamantov avec incrédulité. Il retournait le mot dans sa bouche comme s’il lui était inconnu : le nom de quelque nouvelle arme meurtrière, peut-être, ou d’une toute nouvelle conspiration capitalo-sioniste. « Par amour ? » Non. C’était inutile. Il secoua la tête et haussa les épaules.
La porte coulissante se referma et Kelso s’effondra sur le siège. Une ou deux minutes plus tard, il entendit un bruit semblable à un grand coup de vent dans les bois, et il pressa son visage contre la vitre. Loin devant, au-delà des rails, il distingua une masse de couleurs qui se précisa peu à peu, à mesure qu’ils avançaient le long du quai : des visages, des pancartes, des drapeaux, une estrade, un tapis rouge, un podium, des caméras, des gens qui s’agglutinaient derrière des cordes, Zinaïda…
Elle le repéra au même instant et, pendant un long moment, leurs regards s’unirent. Elle le vit commencer à se lever, articuler quelque chose et lui faire des signes, mais alors il fut emporté et disparut. La procession des voitures verdâtres, maculées de boue après le long voyage, passa lentement dans un bruit métallique, puis s’immobilisa dans une grande vibration, et la foule, qui se montrait joyeusement bruyante depuis plus d’une demi-heure, se calma brusquement.
Des jeunes en blouson de cuir sautèrent du train juste devant elle. Elle vit l’ombre d’un képi de maréchal bouger derrière l’une des fenêtres.
L’arme était déjà sortie de son sac, dissimulée à l’intérieur de son blouson, et Zinaïda sentait le froid réconfortant de la crosse contre sa paume. Il y avait comme une boule très dense coincée dans sa poitrine, mais ce n’était pas de la peur. C’était plutôt une tension qui ne demandait qu’à être déchargée.
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