Son pardessus était ouvert et son visage luisait de sueur. Il laissa tomber son chapeau sur la banquette en face de celle de Kelso et s’assit à côté. Puis il prit la serviette, en retira les documents et fit signe à Viktor de s’asseoir près de Kelso, tout en appelant son deuxième garde du corps pour qu’il referme la porte et ne laisse entrer personne.
Ce n’était plus le Mamantov que Kelso avait rencontré sept ans plus tôt, à sa sortie de prison. Ce n’était même plus le Mamantov du début de la semaine. C’était un Mamantov à nouveau dans la force de l’âge. Un Mamantov rajeuni. Mamantov redux .
Kelso regarda ses gros doigts feuilleter le cahier et les rapports du NKVD.
« Bien, fit-il brièvement, excellent. Tout est là, je pense. Dites-moi : vouliez-vous vraiment détruire tout ceci ?
— Oui.
— Tout.
— Oui. »
Il regarda Kelso avec stupéfaction et secoua la tête.
« Vous êtes pourtant celui qui plaide toujours pour la nécessité d’ouvrir toutes les archives historiques !
— J’aurais tout détruit quand même. Dans le simple but de vous arrêter. »
Kelso sentit le coude de Viktor s’enfoncer dans ses côtes, et il savait que le jeune homme n’attendait que la première occasion pour lui faire mal…
« Ah ! L’histoire n’est donc autorisée que quand elle sert les intérêts subjectifs de ceux qui détiennent les archives ? (Mamantov sourit à nouveau.) Le mythe de la prétendue “objectivité” occidentale a-t-il jamais été plus complètement menacé ? Je vois que je vais donc devoir reprendre ces documents pour les préserver.
— Reprendre ? » demanda Kelso. Il ne parvenait pas à retirer l’incrédulité de sa voix. « Vous voulez dire que vous les avez, déjà eus entre les mains ?! »
Mamantov inclina gracieusement la tête.
Effectivement.
Mamantov avait replacé les papiers dans la serviette et serré les courroies. Mais il ne se décidait visiblement pas à partir. Pas encore. Il avait attendu ce moment tellement longtemps. Il voulait que Kelso sache. Il y avait quinze ans que Iepichev lui avait parlé pour la première fois de ce « cahier à couverture de toile cirée noire », et depuis il n’avait jamais perdu l’espoir de le découvrir. Et puis, comme un miracle, et aux heures les plus sombres de sa cause, qui apparut sur les listes des membres d’Aurora sinon le même Papou Rapava dont le nom était si souvent revenu dans les dossiers du KGB ? Mamantov l’avait fait venir. Et à la fin — d’abord avec hésitation, à contrecœur, mais, au bout du compte, par loyauté pour son nouveau maître —, Rapava lui avait fait le récit de la nuit de l’attaque de Staline.
Mamantov avait été le premier à l’apprendre.
Cela se passait un an plus tôt.
Il lui avait fallu neuf mois pleins pour pénétrer dans le jardin de la maison de Beria, rue Vspolnii. Et savez-vous ce qu’il avait dû faire, au bout du compte ? Non ? Il avait dû monter une société immobilière — Moskprop — et acheter cette fichue baraque à ses propriétaires, l’ex-KGB. Mais cela n’avait heureusement pas été trop difficile parce que Mamantov avait encore plein d’amis à la Loubianka qui, contre un pourcentage, étaient ravis de vendre les biens de l’État pour une fraction de leur valeur réelle. Certains appelleraient cela de la corruption, ou même du vol. Il préférait le terme occidental de « privatisation ».
Les Tunisiens avaient fini par être congédiés à la fin de leur bail, au mois d’août, et Rapava l’avait conduit à l’endroit exact, dans le jardin. La boîte à outils avait été déterrée.
Mamantov avait lu le cahier, avait pris l’avion pour Arkhangelsk et avait suivi exactement le même parcours que Kelso et O’Brian jusqu’au cœur de la forêt. Il avait tout de suite compris le potentiel de cette affaire. Mais il avait aussi eu le bon sens — le génie, comme il l’appellerait bien volontiers, mais il préférait laisser cette appréciation aux autres —, l’esprit disons, de pressentir ce que Kelso venait tout juste d’illustrer, à savoir que l’histoire n’était en fait qu’une question d’objectivité et de subjectivité.
« Imaginez que je sois rentré à Moscou avec notre ami commun, que j’aie convoqué une conférence de presse et annoncé qu’il était le fils de Staline. Que se serait-il passé ? Je vais vous le dire : rien. On m’aurait ignoré. Ridiculisé. Accusé de faux et usage de faux. Et pourquoi ? (Il pointa sur Kelso un doigt accusateur.) Parce que les médias sont à la merci des forces cosmopolites qui méprisent Vladimir Mamantov et tout ce qu’il représente. Oh, mais si le docteur Kelso, ce chéri des cosmopolites… ah oui, si Kelso annonçait au monde : “Attention, je vous présente le fils de Staline”, là, cela devenait une tout autre histoire. »
Le fils avait donc reçu pour instruction d’attendre quelques semaines de plus, jusqu’à ce que des étrangers se présentent avec le cahier.
(Cela expliquait beaucoup de choses, pensa Kelso : la curieuse impression qu’on les attendait, qu’il avait plusieurs fois éprouvée à Arkhangelsk, avec le représentant communiste, Varvara Safanova et le fils lui-même. « C’est vous, c’est bien vous ; et je suis celui que vous cherchez … »)
« Mais pourquoi moi ? s’étonna-t-il.
— Parce que je me souvenais de vous. Je me souvenais comment vous aviez réussi à obtenir de me voir à ma sortie de Lefortovo après le coup… de votre sale arrogance, de votre certitude que vous et les vôtres aviez gagné et que j’étais fini. La merde que vous avez pu écrire sur moi… Qu’a dit Staline déjà : “Choisir sa victime, préparer minutieusement son plan, assouvir une vengeance implacable, et puis aller se coucher… il n’y a rien de plus doux au monde.” Doux. C’est cela. Rien de plus doux au monde. »
Zinaïda Rapava arriva à la gare Iaroslavl de Moscou à seize heures passées de quelques minutes. (Ce qu’elle avait fait exactement pendant les trois heures qui suivirent sa visite au Robotnik, les autorités ne purent jamais le déterminer, quoiqu’il y eût des témoignages non confirmés signalant qu’une femme correspondant à sa description avait été vue au cimetière de Troïekourovo, où étaient enterrés sa mère et son frère.)
Quoi qu’il en soit, à 16 h 05, elle s’adressa à un employé des chemins de fer russes. Il ne put dire ensuite pourquoi il l’avait ainsi remarquée alors qu’il y avait tellement de monde, ce jour-là : c’était peut-être à cause de ses lunettes noires, malgré la pénombre qui régnait perpétuellement sous les arches couvertes du terminus.
Comme tout le monde, elle voulait savoir sur quel quai allait arriver le train d’Arkhangelsk.
La foule commençait déjà à se rassembler, et le service d’ordre d’Aurora faisait de son mieux pour éviter les débordements. On avait ménagé une allée délimitée par des cordes. Une estrade avait été dressée pour les caméras. On distribuait des drapeaux, l’aigle tsariste, le marteau et la faucille, l’emblème d’Aurora. Zinaïda prit un petit drapeau rouge, et c’est peut-être ça, à moins que ce ne fût le blouson de cuir noir, qui lui donna l’allure d’une parfaite militante d’Aurora. Quoi qu’il en soit, elle parvint à atteindre les toutes premières places, contre la corde, et personne ne lui demanda rien.
On l’entrevoit à plusieurs reprises sur la vidéo de la foule filmée avant l’arrivée du train : calme, solitaire, en train d’attendre.
* * *
Le train passait devant les petites gares de banlieue. Des curieux venus faire leurs courses du samedi après-midi regardaient, pour voir ce qui provoquait une telle agitation. Un homme brandit son enfant qui faisait de grands gestes, mais Mamantov était trop occupé à parler pour lui prêter attention.
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