« Tu crois tout savoir sur le camarade Staline, pas vrai, mon gars ? Eh bien, laisse-moi te dire que t’y connais que dalle. »
La veille, en fin de journée, Kelso avait donné sa conférence sur Staline et les archives : il l’avait fait suivant son style, sans notes, une main dans sa poche, disert, provocant. Ses hôtes russes avaient eu un regard fuyant des plus réjouissants. Deux personnes étaient même sorties. Il considérait donc cela comme un triomphe.
Ensuite, se retrouvant, comme prévu, assez isolé, il avait décidé de rentrer à pied à l’Oukraïna. Cela faisait une longue marche et la nuit tombait, mais il avait besoin d’air. À un moment — il ne se rappelait plus vraiment où : dans l’une des petites rues situées derrière l’institut peut-être, à moins que cela ne fut plus loin, dans Novy Arbat —, il s’était aperçu qu’on le suivait. Ce n’était rien de tangible, juste une impression fuyante trop souvent éprouvée — un manteau entrevu, ou la forme d’une tête —, mais Kelso avait suffisamment pratiqué Moscou au sale vieux temps pour savoir qu’on se trompait rarement sur ces choses-là. On sait toujours quand un film n’est pas synchrone, même imperceptiblement ; on sait toujours quand on plaît à quelqu’un, même si cela paraît improbable ; et on sait toujours quand on est suivi.
Il venait de pénétrer dans sa chambre d’hôtel et envisageait une investigation préliminaire du mini-bar quand la réception l’avait appelé pour lui annoncer qu’il y avait un homme dans le hall qui voulait le voir. Qui ? Il ne voulait pas donner son nom. Mais il insistait beaucoup et refusait de partir. Kelso était donc descendu, à contrecœur, et avait trouvé Papou Rapava installé sur l’un des sofas en similicuir de l’Oukraïna, les yeux fixés droit devant lui, en complet bleu gris, les chevilles et les poignets saillant comme des manches à balai.
« Tu crois tout savoir sur le camarade Staline, pas vrai, mon gars ?… » avaient été ses mots d’introduction.
Et c’est à cet instant que Kelso s’était rappelé où il avait déjà vu le vieillard : au symposium, dans les premiers rangs des places destinées au public, concentré sur la traduction simultanée de ses écouteurs, marmonnant son désaccord à chaque mention hostile de I. V. Staline.
Qui êtes-vous ? pensa Kelso en regardant par la vitre sale. Un mythomane ? Un escroc ? La réponse à une prière ?
* * *
Le symposium ne devait plus durer qu’une seule journée, ce qui était, du point de vue de Kelso, un grand soulagement. Il se tenait à l’Institut du marxisme-léninisme, temple orthodoxe de béton gris consacré, du temps de Brejnev, à Marx, Lénine et Engels par un immense bas-relief couronnant les piliers de son entrée. Le rez-de-chaussée avait ensuite été loué à une banque privée, qui avait fait faillite entre-temps, ce qui ajoutait encore à l’impression d’abandon.
De l’autre côté de la rue, sous l’œil las de deux miliciens, se déroulait une petite manifestation : une centaine de personnes, principalement des gens âgés, mais avec quelques jeunes en béret et veste de cuir noirs. C’était le mélange habituel de fanatiques et de laissés-pour-compte vindicatifs — marxistes, nationalistes, antisémites. Des drapeaux rouges frappés du marteau et de la faucille flottaient auprès de drapeaux noirs brodés de l’aigle tsariste. Une vieille dame brandissait un portrait de Staline ; une autre vendait des cassettes de marches SS. Un vieillard tenant un parapluie au-dessus de lui haranguait la foule avec un haut-parleur qui donnait à sa voix déformée des accents métalliques. Des garçons distribuaient gratuitement un journal intitulé Aurora .
« Ne faites pas attention », recommanda Olga Komarova en se levant à côté du chauffeur. Elle se tapota la tempe. « Ils sont complètement fous. Des fascistes rouges. »
« Qu’est-ce qu’il dit ? » demanda Duberstein, qui était considéré comme une autorité mondiale pour tout ce qui touchait au communisme soviétique bien qu’il n’eût jamais pris le temps d’apprendre le russe.
« Il explique que l’Institution Hoover a essayé d’acheter les archives du Parti pour cinq millions de dollars, répondit Adelman. Il dit que nous essayons de leur voler leur histoire. »
Duberstein ricana. « Qui ça intéresserait de piquer leur putain d’histoire ? » Il frappa la vitre avec sa chevalière. « Dites, ça ne serait pas une équipe de télé ? »
La vue de la caméra suscita un mouvement naturel d’excitation parmi les universitaires.
« Je crois que… »
« Comme c’est flatteur… »
« Comment s’appelle, demanda Adelman, le type qui dirige Aurora ? C’est toujours le même ? » Il se retourna sur son siège pour lancer : « Eh, Fluke… tu dois savoir ça, toi ! Comment il s’appelle ? Un ancien du KGB…
— Mamantov », répondit Kelso. Le chauffeur freina brutalement et il dut déglutir pour ravaler un haut-le-cœur.
« Vladimir Mamantov. »
« Ce sont des fous, répéta Olga en s’accrochant pour résister à l’arrêt du car. Je vous présente des excuses de la part de Rossarkhiv. Ils ne sont pas représentatifs. Suivez-moi, je vous prie. Ne faites pas attention à eux. »
Ils descendirent du car en file indienne et, filmés par la caméra de télévision, traversèrent sous les huées l’espace goudronné, passant devant deux sapins argentés languissants.
Fluke Kelso se laissa précautionneusement glisser à l’arrière de la file pour ménager sa migraine, évitant de remuer la tête, comme s’il devait tenir en équilibre un pichet rempli d’eau. Un garçon boutonneux à lunettes cerclées de métal lui lança un exemplaire d’Aurora, et Kelso eut le temps d’en entrevoir la une — une caricature de conspirateurs sionistes et un symbole cabalistique bizarre figurant un compromis entre un svastika et une croix rouge — avant de le renvoyer à la poitrine du jeune homme. Les manifestants le conspuèrent.
Un thermomètre mural extérieur annonçait -1 °C à l’entrée du bâtiment. L’ancienne plaque avait été retirée et on en avait fixé une nouvelle à la place, mais comme celle-ci ne s’adaptait pas parfaitement, on voyait bien que l’immeuble avait été rebaptisé. Il annonçait à présent : « Centre russe pour la conservation et l’étude des documents relatifs à l’histoire moderne ».
Une fois encore, Kelso s’attarda alors que les autres étaient déjà entrés. Il scruta les visages haineux rassemblés de l’autre côté de la rue. Il y avait beaucoup d’hommes de la génération de Rapava, les joues creuses et rougies par le froid, mais il ne se trouvait pas parmi eux. Kelso se détourna et pénétra dans le hall sombre où il remit son manteau et son sac au vestiaire avant de passer sous la statue familière de Lénine pour gagner la salle de conférences.
Une nouvelle journée commençait.
Le symposium rassemblait quatre-vingt-onze délégués, et presque tous semblaient se presser dans le petit vestibule où l’on servait du café. Kelso prit sa tasse et alluma une autre cigarette.
« Qui commence ? » fit une voix dans son dos. C’était Adelman.
« Askenov, je crois. Sur le projet de microfilms. »
Adelman poussa un grognement. C’était un Bostonien d’environ soixante-dix ans, arrivé à un stade de sa carrière où on avait l’impression qu’il passait sa vie dans des avions ou des hôtels étrangers : symposiums, conférences, diplômes honoraires — Duberstein soutenait qu’Adelman avait renoncé à l’histoire pour collectionner les kilomètres de vol. Mais Kelso ne lui reprochait pas ces honneurs. Il était fort. Et courageux. Il avait fallu du courage pour écrire les livres qu’il avait écrits, trente ans plus tôt, sur la famine et la terreur, alors que tous les crétins en vue de l’université recherchaient à tout prix la détente.
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