En tout cas, il lui avait flanqué une trouille de tous les diables. Elle décida de rentrer et de se préparer quelque chose de chaud dans la kitchenette mise à la disposition du personnel. Cela lui calmerait les nerfs. Lorsqu’elle sortit des bâtiments, le vent avait encore fraîchi et elle se mit à trembler violemment. Elle savait que ce n’était pas uniquement à cause du froid.
Servaz se rendit directement à la mairie. Une grande place rectangulaire le long de la rivière. Un square avec un kiosque à musique, des terrasses de cafés et, au beau milieu, les drapeaux français et européen pendant mollement à un balcon. Servaz se gara sur un petit parking entre le square et la rivière, qui coulait, large, turbulente et claire, en contrebas d’un mur de béton.
Il contourna les parterres de fleurs, puis se faufila entre les voitures garées devant les terrasses avant de pénétrer dans la mairie. Au premier étage, il apprit que le maire n’était pas là et qu’il se trouvait sans doute à l’usine d’embouteillage d’eau minérale qu’il dirigeait. La secrétaire fit quelques difficultés pour lui donner son téléphone portable et, lorsque Servaz composa le numéro, il tomba sur un répondeur. Il se rendit compte qu’il avait faim, consulta encore une fois sa montre. 15 h 29. Ils avaient passé plus de cinq heures à l’Institut.
En ressortant de la mairie, il s’assit à la première terrasse venue, face au square. De l’autre côté de la rue, des adolescents rentraient du collège, cartable sur le dos ; d’autres passaient sur des deux-roues au pot d’échappement assourdissant.
Un serveur se présenta. Servaz leva la tête. Grand, brun, un type proche de la trentaine qui devait plaire aux femmes avec son début de barbe et ses yeux bruns. Servaz commanda une pression et une omelette.
— Il y a longtemps que vous êtes dans le coin ? demanda-t-il ensuite.
Le serveur le regarda avec défiance. Une défiance amusée. Servaz comprit soudain qu’il se demandait s’il était en train de se faire draguer. Cela avait déjà dû lui arriver.
— Je suis né à vingt kilomètres d’ici, répondit-il.
— Les suicidés, ça vous dit quelque chose ?
Cette fois, la défiance l’emporta sur l’amusement.
— Vous êtes qui ? Un journaliste ?
Servaz exhiba sa plaque.
— Brigade criminelle. J’enquête sur le meurtre du pharmacien Grimm. Vous avez dû en entendre parler ?
Le serveur hocha la tête prudemment.
— Alors ? Les suicidés, ça vous dit quelque chose ?
— Comme à tout le monde ici.
À ces mots, Servaz ressentit un brusque coup d’aiguillon qui le fit se redresser sur son siège.
— C’est-à-dire ?
— C’est une vieille histoire, je ne sais pas grand-chose.
— Dites-moi le peu que vous savez.
L’embarras se peignait de plus en plus sur les traits du serveur qui parcourut la terrasse des yeux en se balançant d’un pied sur l’autre.
— Ça s’est passé il y a longtemps…
— Quand ?
— Il y a une quinzaine d’années.
— « Ça s’est passé »… Qu’est-ce qui s’est passé ?
Le serveur lui jeta un regard étonné.
— Eh bien… la vague de suicides.
Servaz le regarda sans comprendre.
— Quelle vague de suicides ? dit-il, agacé. Expliquez-vous, bon Dieu !
— Plusieurs suicides… Des adolescents… Des garçons et des filles, entre quatorze et dix-huit ans, je crois.
— Ici, à Saint-Martin ?
— Oui. Et dans les villages de la vallée.
— Plusieurs suicides ? Combien ?
— Ce qu’j’en sais, moi. J’avais onze ans à l’époque ! Peut-être cinq. Ou bien six. Ou sept. Moins de dix, en tout cas.
— Et ils se sont tous donné la mort en même temps ? demanda Servaz, stupéfait.
— Non. Mais rapprochés. Ça a quand même duré quelques mois.
— Quelques mois, ça veut dire quoi ? Deux ? Trois ? Douze ?
— Plutôt douze. Oui. Peut-être une année. Je sais pas…
Pas une flèche, le play-boy du dimanche, se dit Servaz. Ou alors il y mettait de la mauvaise volonté.
— Est-ce qu’on sait pourquoi ils ont fait ça ?
— Je crois pas. Non.
— Ils n’ont pas laissé de messages ?
Le serveur haussa les épaules.
— Écoutez, j’étais un gosse. Vous pouvez sûrement trouver des gens plus âgés pour vous parler de ça. Moi, c’est tout ce que je sais. Désolé.
Servaz le regarda s’éloigner entre les tables et disparaître à l’intérieur. Sans chercher à le retenir. Il l’aperçut à travers une vitre, en train de parler à un homme corpulent qui devait être le patron. L’homme jeta un regard sombre dans sa direction, puis il haussa les épaules et retourna derrière sa caisse.
Servaz aurait pu se lever et l’interroger à son tour, mais il était convaincu que ce n’était pas ici qu’il obtiendrait des informations fiables. Une vague de suicides d’adolescents quinze ans plus tôt… Il se mit à réfléchir intensément. C’était une histoire incroyable ! Qu’est-ce qui avait bien pu pousser plusieurs adolescents de la vallée à se donner la mort ? Et, quinze ans plus tard, un meurtre et un cheval mort… Y avait-il un rapport entre ces deux séries d’événements ? Servaz plissait les yeux, scrutant les sommets au fond de la vallée.
Lorsque Espérandieu surgit dans le couloir du 26, boulevard Embouchure, une voix de stentor jaillit de l’un des bureaux.
— Tiens, revoilà la chérie du patron !
Espérandieu choisit d’ignorer l’insulte. Pujol était un fort en gueule et un imbécile, ce qui va assez souvent de pair. Un grand type costaud à la tignasse grisonnante, avec une vision moyenâgeuse de la société et un répertoire de blagues qui ne faisaient rire que son alter ego : Ange Simeoni — deux inséparables « ténors de la bêtise », comme les chantait Aznavour. Martin les avait recadrés et jamais ils ne se seraient permis une telle sortie en sa présence. Mais Martin n’était pas là.
Espérandieu suivit l’enfilade des bureaux jusqu’au sien, tout au bout du couloir, à côté de celui du patron. Il ferma la porte derrière lui. Samira avait laissé un message sur son bureau : « J’ai entré les vigiles dans le FPR comme tu me l’as demandé . » Le FPR était le fichier des personnes recherchées. Il froissa le mot, le jeta dans la corbeille, mit TV on the Radio chantant Family Tree sur son iPhone, puis il ouvrit sa messagerie. Martin lui avait demandé de réunir le maximum d’infos sur Éric Lombard et il savait à qui s’adresser pour les obtenir. Espérandieu avait un avantage sur la plupart de ses collègues — Samira exceptée — et sur Martin : il était moderne . Il appartenait à la génération du multimédia, de la cyberculture, des réseaux sociaux et des forums. Et on y faisait souvent, pour peu qu’on sût où chercher, des rencontres intéressantes. Mais il ne tenait pas spécialement à ce que Martin ni qui que ce soit d’autre sache comment il avait obtenu ces infos.
— Désolé, on ne l’a pas vu aujourd’hui.
Le directeur adjoint de l’usine d’embouteillage regarda Servaz d’un air impatient.
— Vous savez où je peux le trouver ?
Le gros homme haussa les épaules.
— Non. J’ai essayé de le joindre mais il n’a pas allumé son portable. Normalement, il aurait dû venir travailler. Vous avez essayé chez lui ? Il est peut-être malade.
Servaz le remercia et ressortit de la petite usine. Un haut grillage surmonté d’une spirale de fil de fer barbelé en faisait le tour. Il réfléchit en déverrouillant la Jeep. Il avait déjà appelé Chaperon chez lui. En vain. Personne ne répondait. Servaz sentit une boule d’angoisse se former dans son estomac.
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