Assis au volant de sa Jeep, Servaz composa le numéro du portable de Ziegler. Il tomba sur son répondeur et il raccrocha. Il composa ensuite celui d’Espérandieu.
— J’ai trouvé une photo chez Grimm, dit-il. J’aimerais que tu la retravailles.
La brigade disposait d’un logiciel de traitement d’images, Espérandieu et Samira étaient les seuls à savoir s’en servir.
— Quel genre de photo ? Numérique ou argentique ?
— Papier. Un vieux cliché. On y voit un groupe d’hommes. L’un d’eux est Grimm, un autre est Chaperon, le maire de Saint-Martin. On dirait que tous ces hommes portent la même chevalière. C’est un peu flou, mais il y a quelque chose de gravé dessus. J’aimerais que tu essaies de voir ce que c’est.
— Tu crois qu’il s’agit d’un genre de club, style Rotary ou francs-maçons ?
— Je ne sais pas mais…
— … l’annulaire coupé …, se souvint brusquement son adjoint.
— Exactement.
— D’accord, tu peux la scanner et me l’envoyer depuis la gendarmerie ? Je regarde ça. Mais le logiciel est surtout fait pour traiter des photos numériques. Il est moins performant avec de vieilles photos scannées.
Servaz le remercia. Il allait démarrer lorsque le téléphone sonna. C’était Ziegler.
— Vous m’avez appelée ?
— J’ai trouvé quelque chose, dit-il d’emblée. Dans une cabane appartenant à Grimm.
— Une cabane ??
— C’est la veuve qui m’en a parlé. J’ai trouvé les clefs dans le bureau de Grimm. Visiblement, elle n’y a jamais mis les pieds. Il faut que vous voyiez ça…
— Que voulez-vous dire ?
— Une cape… Semblable à celle qui se trouvait sur le cadavre de Grimm. Et des bottes. Il est tard, je vais verrouiller la porte et donner les clefs à Maillard. Je veux qu’une équipe de l’identité judiciaire passe l’endroit au peigne fin demain matin à la première heure.
Un silence au bout du fil. Le vent gémit à l’extérieur de la Cherokee.
— Et vous, vous en êtes où ? dit-il.
— Les sangles sont d’un modèle courant, répondit-elle. Fabriquées en grande série et commercialisées dans tout l’ouest et le sud de la France. Il y a un numéro de série sur chaque sangle. Ils vont essayer de remonter jusqu’à l’usine de fabrication et retrouver le magasin où elles ont été vendues.
Servaz réfléchit. À l’extérieur du halo des phares, un hibou se posa sur une branche et se mit à l’observer. Servaz songea au regard d’Hirtmann.
— Si on avait le magasin, on pourrait peut-être mettre la main sur les bandes de vidéosurveillance, dit-il.
Il sentit le scepticisme dans la voix de Ziegler quand elle répondit.
— À supposer qu’ils conservent les bandes, la loi les oblige à les détruire dans un délai d’un mois. Il faudrait que les sangles aient été achetées très récemment.
Servaz était presque sûr que celui qui avait tué Grimm avait préparé son crime pendant des mois. Avait-il acheté les sangles au dernier moment ? Ou les possédait-il déjà ?
— Très bien, dit-il. À demain.
Il remonta la piste forestière jusqu’à la route. Des nuages sombres glissèrent devant la lune. La vallée ne fut plus qu’un lac de ténèbres et le ciel lui-même se confondit avec les montagnes noires. Servaz s’arrêta, jeta un coup d’œil à droite et à gauche puis démarra sur la route.
Machinalement, il donna un coup d’œil dans le rétroviseur.
Pendant une demi-seconde, son cœur suspendit ses battements : une paire de phares venait de s’allumer derrière lui… Une voiture garée sur le bas-côté, dans le noir. Un peu plus loin que l’endroit où il avait quitté la piste. Dans le rétroviseur, il vit les phares s’écarter lentement du large accotement et s’engager à sa suite. À en croire leur taille et leur hauteur, un 4x4. Servaz sentit les poils de sa nuque se hérisser. Il était évident que ce 4x4 était là pour lui. Quelle autre raison aurait-il eue de se trouver à cet endroit, au fond de cette vallée déserte ? Il se demanda qui pouvait être au volant. Les hommes de main de Lombard ? Mais pourquoi, s’ils le surveillaient, les hommes de Lombard se seraient-ils manifestes de cette façon ?
Il sentit la nervosité le gagner.
Il se rendit compte qu’il serrait un peu trop fort ses mains sur le volant et il inspira profondément. Du calme. Pas de panique. Une voiture te file le train, et après ? Un sentiment très voisin de la peur le submergea cependant quand il se fit la réflexion qu’il s’agissait peut-être du tueur. En ouvrant la porte de ce chalet, il s’était trop approché de la vérité… Quelqu’un avait décidé qu’il était devenu gênant. Il regarda une nouvelle fois dans son rétroviseur. Il avait laissé un grand virage derrière lui ; les phares de son poursuivant avaient disparu derrière les grands arbres qui bordaient le tournant.
Puis ils surgirent de nouveau — et le cœur de Servaz bondit dans sa poitrine en même temps qu’une clarté aveuglante inondait l’habitacle de la Jeep. Pleins phares ! Servaz se rendit compte qu’il était couvert de sueur. Il cligna des yeux, aveuglé comme un animal surpris la nuit par une voiture, comme le hibou tout à l’heure. Son cœur battait la chamade.
Le 4x4 s’était rapproché. Il était tout près à présent. Calé dans son sillage. Ses phares puissants embrasaient l’intérieur de la Jeep, soulignant chaque détail du tableau de bord d’une traînée brasillante de lumière blanche.
Servaz appuya sur l’accélérateur, sa peur de la vitesse combattue par celle de ce qui était derrière, et son poursuivant le laissa prendre de la distance. Il s’efforça de respirer à fond mais son cœur faisait des bonds de cabri dans sa poitrine et la sueur lui coulait sur le visage comme de l’eau. Chaque fois qu’il jetait un coup d’œil au rétroviseur intérieur, il prenait en pleine face l’explosion de lumière blanche dans la lunette arrière et des points noirs dansaient devant ses yeux.
Soudain, le 4x4 accéléra. Merde, il est cinglé ! Il va me rentrer dedans !
Avant même qu’il ait pu tenter quoi que ce soit, le véhicule noir l’avait dépassé. Pendant un instant de pure panique, Servaz crut que celui-ci allait l’éjecter de la route, mais le tout-terrain accéléra encore dans la ligne droite et il s’éloigna, ses feux arrière se fondant rapidement dans la nuit. Servaz vit ses feux stop s’allumer avant le virage suivant — quand il freina — puis le bolide disparut. Il ralentit et se gara sur le bas-côté en cahotant, se pencha pour prendre son arme dans la boîte à gants et descendit, les jambes flageolantes. L’air froid de la nuit lui fit du bien. Il voulut vérifier le chargeur de son arme mais sa main tremblait si fort qu’il lui fallut plusieurs secondes pour y parvenir.
L’avertissement était aussi clair que la nuit était obscure : quelqu’un, dans cette vallée, ne voulait pas qu’il enquête plus loin. Quelqu’un ne voulait pas qu’il découvre la vérité.
Mais de quelle vérité s’agissait-il ?
Ziegler et lui assistèrent à l’inhumation de Grimm dans le petit cimetière au sommet de la colline, parmi les sapins et les tombes, le lendemain.
Derrière l’assistance rassemblée autour du trou, les sapins noirs semblaient porter le deuil, eux aussi. Le vent faisait bruire leurs branches en une prière murmurée. Les couronnes et la fosse tranchaient sur la neige. La ville s’étendait en bas, dans la vallée. Et Servaz se dit qu’effectivement on était ici plus près du ciel.
Il avait mal dormi. Plusieurs fois, il s’était réveillé en sursaut, le front baigné de sueur. Il ne pouvait s’empêcher de repenser à ce qui s’était passé cette nuit. Il n’en avait pas encore parlé à Irène. Bizarrement, il craignait, s’il en parlait, qu’on le mette sur la touche, et qu’on charge quelqu’un d’autre de l’enquête. Étaient-ils en danger ici ? En tout cas, cette vallée n’aimait pas les étrangers qui venaient fouiner.
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