— Bien sûr que si, Aaron. Ça m’intéresse…
— Je vois bien que non.
— Je vous assure…
— Je vais dire au Dr Xavier que ça ne vous intéresse pas ce que je vous dis.
— Pourquoi voulez-vous faire une chose pareille, Aaron ? Si ça ne vous ennuie pas, nous pourrions revenir à…
— Bla-bla-bla-bla, vous essayez de gagner du temps.
— Gagner du temps ?
— Vous n’êtes pas obligée de répéter tout ce que je dis.
— Qu’est-ce qui vous prend, Aaron ?
— « Qu’est-ce qui vous prend, Aaron ? » Ça fait une heure que je parle à un mur.
— Mais non ! Pas du tout, je…
— « Mais non, pas du tout je… » Toc-toc-toc, qu’est-ce qui ne va pas dans votre tête, docteur ?
— Pardon ?
— Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez vous ?
— Pourquoi dites-vous ça, Aaron ?
— « Pourquoi dites-vous ça, Aaron ? » Des questions, toujours des questions !
— Je crois que nous allons remettre cet entretien à plus tard…
— Je ne crois pas, non. Je vais dire au Dr Xavier que vous me faites perdre mon temps. Je ne veux plus d’entretiens avec vous.
Malgré elle, elle ne put s’empêcher de rougir.
— Allons, Aaron ! C’est simplement notre troisième entretien. Je…
— Vous êtes ailleurs, docteur. Vous n’êtes pas concernée. Vous pensez à autre chose.
— Aaron, je…
— Vous savez quoi, docteur ? Vous n’êtes pas à votre place, ici. Retournez d’où vous venez. Retournez dans votre Suisse natale.
Elle sursauta.
— Qui vous a dit que j’étais suisse ? Nous n’en avons jamais parlé.
Il renversa sa tête en arrière et éclata d’un rire disgracieux. Puis il plongea son regard lisse et terne comme de l’ardoise dans le sien.
— Qu’est-ce que vous croyez ? Tout se sait, ici. Tout le monde sait que vous êtes suisse, comme Julian.
— Pas de doute, dit Delmas. Il a bien été jeté dans le vide, la sangle autour du cou. Contrairement au pharmacien, on observe des lésions bulbaires et médullaires significatives, et aussi des lésions des cervicales dues au choc.
Servaz évitait de regarder le corps de Perrault couché sur le ventre, la nuque et l’arrière du crâne ouverts. Les circonvolutions de la matière grise et la moelle épinière luisaient comme de la gelée sous les lampes de la salle d’autopsie.
— Pas de traces d’hématomes ni de piqûres, poursuivit le légiste, mais puisque vous l’avez vu conscient dans la cabine juste avant… En somme, il a suivi son assassin de son plein gré.
— Plus vraisemblablement sous la menace d’une arme, dit Servaz.
— Ça, ce n’est pas de mon ressort. On va quand même faire un examen sanguin. Le sang de Grimm vient de révéler la présence de traces infimes de flunitrazépam. C’est un dépresseur dix fois plus puissant que le Valium, réservé aux troubles du sommeil sévères et commercialisé sous le nom de Rohypnol. Il est aussi utilisé comme anesthésique. Grimm étant pharmacien, peut-être avait-il recours à ce médicament pour soigner ses insomnies. Possible… Seulement, ce médicament est classé parmi les « drogues du viol » parce qu’il provoque des amnésies et diminue fortement l’inhibition, surtout s’il est associé à de l’alcool, et aussi parce qu’il est inodore, incolore et sans saveur et qu’il se retrouve rapidement dans les urines et très peu dans le sang, ce qui le rend quasiment indétectable : toute trace chimique a disparu au bout de vingt-quatre heures.
Servaz émit un petit sifflement.
— Le fait qu’on n’en ait trouvé que des traces très faibles est d’ailleurs dû au laps de temps écoulé entre l’absorption et le moment où le prélèvement sanguin a été effectué. Le Rohypnol peut être administré par voie orale ou intraveineuse, avalé, mâché, dissous dans une boisson… Il est probable que l’agresseur a utilisé ce produit pour rendre sa victime plus malléable et plus facile à contrôler. Le type que vous cherchez est un fanatique du contrôle, Martin. Et il est très très malin.
Delmas retourna le corps et le mit sur le dos. Perrault n’avait plus cette expression terrifiée que Servaz lui avait vue dans la télécabine. À la place, il tirait la langue. Le légiste s’empara d’une scie électrique.
— Bon, je crois que j’en ai assez vu, dit le flic. De toute façon, on sait déjà ce qui s’est passé. Je lirai votre rapport.
— Martin, l’appela Delmas au moment où il s’apprêtait à quitter la salle.
Il se retourna.
— Vous avez une sale tête, lança le légiste, la scie à la main, tel un bricoleur du dimanche. Ne faites pas de cette histoire une affaire personnelle.
Servaz hocha la tête et sortit. Dans le couloir, il regarda le cercueil capitonné qui attendait Perrault à la sortie de la chambre mortuaire. Il émergea des sous-sols de l’hôpital sur la rampe en béton et aspira à grandes goulées l’air pur du dehors. Mais le souvenir de l’odeur composite de formol, de désinfectant et de cadavre resterait longtemps collé à ses narines. Son portable sonna au moment où il déverrouillait la Jeep. C’était Xavier.
— J’ai la liste, annonça le psychiatre. De ceux qui ont été en contact avec Hirtmann. Vous la voulez ?
Servaz regarda les montagnes.
— Je passe la prendre, répondit-il. À tout de suite.
Le ciel était sombre mais il ne pleuvait plus lorsqu’il prit la direction de l’Institut et des montagnes. Sur le bord de la route, dans chaque virage, des feuilles jaunes et rousses, derniers vestiges de l’automne, se détachaient de la neige et s’envolaient au passage de la Jeep. Un vent aigre agitait les branches nues, qui griffaient la carrosserie comme des doigts décharnés. Au volant de la Cherokee, il repensa à Margot. Est-ce que Vincent s’était occupé de la suivre ? Il pensa ensuite à Charlène Espérandieu, au garçon nommé Clément, à Alice Ferrand… Tout tournait, tout se mélangeait dans sa tête à mesure qu’il enfilait les virages.
Son téléphone bourdonna une fois de plus. Il décrocha. C’était Propp.
— J’ai oublié de vous dire une chose : le blanc est important, Martin. Le blanc des cimes pour le cheval, le blanc du corps mis à nu de Grimm, à nouveau la neige pour Perrault. Le blanc est pour le tueur. Il y voit un symbole de pureté, de purification. Cherchez le blanc . Je crois qu’il y a du blanc dans l’entourage de l’assassin.
— Blanc comme l’Institut ? dit Servaz.
— Je ne sais pas. Nous avons écarté cette piste, non ? Désolé, je ne peux pas vous en dire plus. Cherchez le blanc.
Servaz le remercia et raccrocha. Une boule dans la gorge. Une menace était dans l’air, il le sentait.
Ce n’était pas fini.
— Onze, dit Xavier. (Il tendit la feuille par-dessus le bureau.) Onze personnes ont été en contact avec Hirtmann au cours des deux derniers mois. Voici la liste.
Le psychiatre avait l’air préoccupé et ses traits étaient tirés.
— Je me suis longuement entretenu avec chacun d’eux, dit-il.
— Et ?
Le Dr Xavier ouvrit les mains en signe d’impuissance.
— Rien.
— Comment ça, rien ?
— Ça n’a rien donné. Aucun ne semble avoir quelque chose à cacher. Ou alors tous. Je ne sais pas.
Il capta le regard en forme de point d’interrogation de Servaz et il eut un geste d’excuses.
— Je veux dire : nous vivons en vase clos ici, loin de tout. Il se noue toujours dans ce genre de circonstances des intrigues qui apparaîtraient incompréhensibles vues de l’extérieur. Il y a des petits secrets, des manœuvres en coulisse qui s’ourdissent au détriment de tel ou tel, des clans qui se forment, tout un jeu de relations interpersonnelles dont les règles pourraient sembler surréalistes à quelqu’un venu du dehors… Vous devez vous demander de quoi je parle.
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