En tout état de cause, il savait faire preuve de l'intuition qui distingue le bon procureur du mauvais.
Elle avait presque l'impression que Mesomedes voulait la pousser dans ses derniers retranchements. En savait-il plus qu'il n'en disait ? Ne faisait-elle pas depuis longtemps l'objet d'une filature ?
Mesomedes cala son visage dans ses mains, et ses yeux parcoururent, une fois encore, les photos étalées devant lui. Il finit par dire sans lever les yeux :
- Les traces d'encens sur les vêtements de la signora prennent maintenant un sens. Il est néanmoins assez étrange que la piste dans l'affaire Ammer mène au Vatican. Ce qui est clair, c'est que cela implique des complications juridiques. En effet, du point de vue du droit des nations, le Vatican est, avec ses quarante-quatre hectares, le plus petit État du monde et, donc, un État dans l'État. Il échappe à la juridiction italienne. Néanmoins, par le passé, les crimes de sang ont toujours été jugés selon le droit italien. Vous pouvez vous imaginer que ce genre de cas se compte sur les doigts de la main.
- Surtout s'il s'agit d'un cardinal !
- Si ma mémoire est bonne, le dernier en date à avoir été jugé remonte à la Renaissance. Et, à l'époque, l'Italie n'existait pas encore, du moins pas sous la forme politique qu'elle a aujourd'hui. Notez toutefois que la piste d'un crime qui mène au Vatican n'aboutit pas nécessairement dans les appartements d'un cardinal.
Caterina opina, mais elle n'en pensait pas moins. De minute en minute, la conversation devenait plus inconfortable pour elle. Elle se demandait comment y mettre un terme.
Le procureur leva les yeux, comme s'il avait deviné ses pensées. Et la jeune femme se sentit gênée lorsque Mesomedes évoqua sa fatigue :
- Vous avez certainement eu une journée épuisante, je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Êtes-vous déjà au courant du décès tragique de la marquise Falconieri ? Dans votre article, vous faisiez allusion à elle.
- Quoi ? La marquise est...
- Morte, oui. Elle a été abattue, juste après sa libération.
- Mais ce n'est pas possible !
- Signora Lima, dans ce pays, tout est possible.
Caterina avala péniblement sa salive.
- Et le meurtrier ?
- C'est un collègue qui est chargé de l'enquête.
Mesomedes eut un haussement d'épaules.
- Quand cela s'est-il passé ?
- Aujourd'hui, vers midi, devant chez elle. Le crime porte la signature de la mafia. Des témoins disent avoir vu la voiture du tireur. La police a retrouvé la marquise baignant dans une mare de sang. On connaît cette façon de procéder, elle est courante à Naples.
- Mais cela signifierait que la mafia est impliquée dans l'affaire Marlène Ammer. La marquise et Marlène étaient amies !
- Il me semble improbable qu'il y ait un lien quelconque avec l'affaire Ammer. Je crois plutôt qu'il faut rechercher le mobile de l'assassinat du côté de la marquise et de ses escroqueries. Dans ce genre de cas, la mafia manque totalement d'humour.
Le procureur parlait comme si le dossier était déjà classé et archivé. Il s'était déjà fait son idée. Et faire le rapprochement entre la mort de Lorenza Falconieri et l'assassinat de Marlène ne l'intéressait pas.
Le doute quant aux véritables intentions du jeune magistrat s'insinua de nouveau dans l'esprit de Caterina. S'il comptait sérieusement faire toute la lumière sur la mort de Marlène, il lui faudrait envisager d'autres hypothèses pour expliquer le meurtre de la marquise.
La plupart des crimes commis par la mafia n'étaient jamais élucidés. Elle se souvint soudain de sa dernière conversation avec Lorenza Falconieri, et surtout de son allusion mystérieuse à l'Apocalypse.
- Connaissez-vous bien la Bible ? demanda Caterina après un long moment de silence.
- Qu'entendez-vous par « bien connaître la Bible » ?
- Connaissez-vous la Révélation de saint Jean ?
Mesomedes eut un rire embarrassé.
- Pourquoi me demandez-vous cela ?
- Seulement comme ça.
Caterina pensa qu'il était préférable de ne pas évoquer sa visite à la prison. Elle avait plutôt intérêt à ce que son nom n'apparaisse dans aucun dossier.
Le procureur jeta un regard à sa montre.
- Je vous ai retenue bien longtemps, mais vous m'avez été d'une aide précieuse. J'aimerais garder les photos, si vous le voulez bien. Permettez-vous que je vous recontacte, si j'avais encore une question ?
- Naturellement, dit Caterina en se levant, soulagée d'être débarrassée de ce type.
31
Comme tous les premiers jeudis du mois, le cardinal secrétaire d'État Gonzaga quitta le Vatican vers 9 h 30 à l'arrière de sa voiture de fonction, une Mercedes 500 S. Et, comme tous les premiers jeudis du mois, la voiture passa par le portail qui menait au Cortile di San Damaso. Il se dirigeait vers le palais du Quirinal, résidence du président de la République italienne.
D'ordinaire, Alberto, le chauffeur du cardinal, prenait toujours le même itinéraire. Mais, cette fois-ci, c'était Soffici qui était au volant. Il traversa le Ponte Vittorio Emanuele et prit la direction de l'est, sur le Corso du même nom.
Cet entretien d'une heure avec le chef de l'État était un rituel bien établi, qui servait surtout à échanger des informations sur des questions politiques et des affaires d'État.
Comme la plupart du temps, la rencontre entre le président et le cardinal secrétaire d'État se déroula dans une atmosphère guindée, et nulle information inédite ne fut échangée. Mais la convention était respectée.
Au bout d'environ une heure de dialogue, Gonzaga prit le chemin du retour. Soffici venait de s'engager sous le grand porche du Quirinal lorsque Gonzaga lui suggéra de faire un détour par la Trinité des Monts, une église qui domine l'escalier espagnol, et dont le commun des mortels ignore qu'elle fut construite par les Français. De tels détours n'avaient rien d'exceptionnel et n'attiraient guère l'attention, grâce aux vitres fumées derrière lesquelles le cardinal effectuait ses périples urbains.
Lorsque la voiture tourna dans l'étroite Via Canova, à quelques mètres de l'église San Giacomo, une moto avec deux hommes lui barra la route. Dans le rétroviseur, Soffici aperçut une autre moto, portant elle aussi deux individus.
Mais, avant même qu'il ait réagi et verrouillé les portes, les deux passagers en combinaison de cuir noir sautèrent des motos. L'un d'eux ouvrit la portière avant, l'autre la portière arrière. Soffici regarda, comme hypnotisé, la seringue dont l'homme vêtu de noir le menaçait. Puis il sentit une piqûre dans le cou et perdit aussitôt conscience.
Le cardinal commença à se débattre lorsqu'il comprit que le même sort l'attendait. Extrêmement vif, l'homme en noir planta la seringue dans la nuque de Gonzaga, qui eut l'impression que son corps se refroidissait en quelques secondes.
Cette étrange sensation annihila toute douleur, toute faculté de réflexion. Il ne ressentit plus que le froid et le vide.
Aucun passant n'avait remarqué l'agression. L'homme vêtu de cuir qui avait mis le chauffeur hors d'état de nuire repoussa celui-ci sur le siège du passager et s'installa au volant. L'autre homme culbuta le cardinal sur le côté avant de s'installer à sa place.
Puis la voiture fonça vers le nord tandis que les deux motards disparaissaient dans la direction opposée.
Plongé dans un univers de glace, Gonzaga reprit conscience par intermittence. Il grelottait. Il avait mal aux bras comme s'il les avait élevés mille fois en prononçant le Dominus vobiscum .
Il remarqua bien qu'il tremblait, sans toutefois comprendre pourquoi. Jusqu'au moment où il prit conscience de la situation dans laquelle il se trouvait. Oubliant les tremblements qui agitaient son corps, Philippo Gonzaga, le cardinal chauve, constata non sans inquiétude qu'il était, les mains liées, fixé à un crochet de boucher. Ses pieds touchaient à peine le sol en ciment.
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