Moi, ce boulot ne m’emballe pas. J’aime pas avoir à m’occuper d’un crime dont on connaît l’auteur et à qui la police laisse ses aises. Ça m’ulcère, ça me contriste !
Ce Stumer, je vais vous dire, c’est le genre de gnace que je hais le plus. Des espèces d’hommes d’affaires du crime. Des gars qui ont pignon sur rue et qui se foutent de la rousse comme vous vous foutez d’une fiente de pigeon.
— Ça ne carbure pas ? s’informe le patron que mon silence déroute.
— T’occupe pas, Lagonfle !
— Bon, bon, moi ce que j’en dis…
Je bigle ma montrouze, elle annonce onze plombes. Je fais alors le calcul suivant : je crèche à Saint-Cloud, c’est-à-dire presque à mi-chemin entre Pantruche et Le Vésinet. La première chose c’est de rentrer à la cabane pour changer de fringues et morfiller un brin, ensuite j’irai voir à quoi ressemble la taupinière du gars.
Je lance un nickel aurifié sur le zinc et je me prends par la pogne.
Félicie, ma brave femme de mère, est tout ce qu’il y a de joyce en me voyant.
C’est les bises d’usage. Après quoi elle me dit qu’il y a une lettre pour moi. Elle précise qu’il s’agit d’une lettre express, qu’elle vient de Lyon et qu’elle est certainement de l’oncle Gustave, vu qu’elle a repéré son écriture et qu’il l’a du reste contresignée.
Je m’installe dans un fauteuil afin de prendre connaissance de la fameuse babillarde.
Tatave fait la pige à la mère Sévigné, il en met long comme un jour sans Martine Carol. Il ne me parle que de son noyé. Ce sera évidemment la partie de pêche la plus marquante de sa vie.
Cher Coco ,
Comme suite à ta visite, je te ci-joints une coupure parue dans Le Progrès de ce matin. (En première page pour te dire.) Tu verras que la photo serait assez réussie mais qu’on ne me distingue pas à cause des gaules que je n’ai pas eu l’idée de poser .
D’autre part, le journaliste a orthographié mon nom avec un « d » à la fin, alors qu’il faut un « t » comme tu le sais. Enfin cela me fait un drôle d’effet tout de même d’avoir les honneurs de la grande presse. (Ta tante n’en revient pas.) Comme tu verras dans l’article (sous la photo) signé Grenier, notre noyé a été identifié. C’est un repris de justice (s’il te plaît) et de Paris encore, qui fait partie d’une bande d’Alsaciens… Mais je ne t’en dis pas plus sur le sujet, tu liras les détails dans l’article .
Moi je n’en reviens pas. Tous les copains me charrient ; je peux pas en rencontrer un sans qu’il me demande si ça biche ou bien à quoi j’amorce pour pêcher le noyé. Moi tu me connais ? Toujours le mot pour rire. Je réponds : « À l’asticot ».
Tu parles d’une partie de pêche !
J’espère te revoir bientôt. Puisque tu es sur place, peut-être que tu peux avoir des détails sur notre noyé. On se demande ce qu’un Alsacien habitant Paris peut faire dans le Rhône .
Embrasse ta mère pour nous .
Ta tante se joint à moi .
Ton oncle pour la vie :
GUSTAVE P.S. :
Quand je retournerai à Pierre-Bénite, je donnerai un bonjour pour toi à la bistrote que tu sais .
Je plie sa lettre et la vague dans mes fouilles.
— Rien de cassé ? demande Félicie, surprise.
— Non, M’man, rien, Tatave m’envoie une adresse que je lui ai demandée pour la pêche…
Je garde la coupure de presse à la main. Je la lis. Le reporter explique notre pêche ahurissante. Il dit que la P.J. a pris les empreintes du mort et a reconstitué son signalement. Aux sommiers on a constaté qu’il s’agissait d’un certain Fred Almayer, vingt-huit ans, né à Strasbourg et habitant Paris depuis la Libération, titulaire de trois condamnations pour vol à main armée et vol avec effraction. Il a été tué d’une balle de 7,35 tirée en plein cœur à bout portant. Le cadavre était immergé depuis trois semaines environ…
Les policiers de Lyon et ceux de Paris enquêtent dans chaque ville.
Je replie le morceau d’imprimé. Un règlement de comptes dans le milieu… C’est le fait divers par excellence.
Le tonton est dans tous ses états, évidemment. Il doit vachement se faire reluire, Tatave. Il joue sûrement les vedettes auprès des veuves un tantinet salingue…
— Qu’est-ce qui te fait rire ? interroge Félicie.
— Des bêtises, M’man…
— Tu sors cet après-midi ?
— Je vais jusqu’au Vésinet…
Elle s’exclame :
— Au Vésinet !
— Oui, pourquoi ?
— Je voulais justement y aller un de ces jours, chez Mme Delange, tu sais, mon amie d’enfance ? La femme des pompes funèbres ?
— Eh bien ! si tu veux profiter de la voiture…
Ses yeux brillent. Rien ne fait davantage plaisir à Félicie qu’une virouze en guinde avec son chiard.
On se met à table dans l’allégresse.
— Tout en m’empiffrant des tomates farcies sauce tomate, je dédie une pensée à mon noyé… Pardon, à notre noyé. Tout au boulot dont m’a chargé le Vieux, je l’avais oublié, cézigue !
Une phrase de Tatave me revient :
« On se demande ce qu’un Alsacien habitant Paris peut faire dans le Rhône. »
Comme quoi la logique sort de la bouche des grandes personnes !
La logique !
— Est-ce logique pour un flic d’avoir à enquêter sur un voleur comme Stumer ?
CHAPITRE IV
Je livre à domicile
Des allées ombreuses comme dans les romans de la mère du Veuzit ; des statues piquées au milieu de pelouses ratissées ; des ponts lilliputiens enjambant de minuscules cours d’eau… Des casbahs en meulière au style impressionnant et aux dépendances plus impressionnantes encore, That is the Vésinet . Un coin chouïa pour les gnaces qu’ont sucré assez de grisbi au monde des affaires.
Un coin où les oiseaux ne gazouillent qu’après s’être cogné trois ans de conservatoire, vous connaissez ?
L’avenue des Pages est à droite de la grand-route qui fonce sur Saint-Germain. On la dégauchit rapidos.
— Je te débarque chez la mère Delange ? je demande à Félicie…
— S’il te plaît.
Sa copine live dans un sentier embaumé, tout proche de l’avenue des Pages. C’est une vioque pas sympa qui s’est farci un gros ponte de chez Borniol et qui a tiré un trait sur sa vie antérieure. En épousant un tas de fric elle a perdu la mémoire. Félicie la voit de loin en loin, because elles ont été petites filles ensemble et que ça marque deux bonnes femmes, qu’elles le veuillent ou pas !
Félicie sonne à la grille de la crèche. Une bonniche pour comédie de Feydeau vient répondre que madame a mis les cannes ! C’est pas de beurre.
Félicie est toute déçue.
— Eh bien ! tant pis, murmure-t-elle, je vais prendre le train pour rentrer…
Je lui pose la main sur le bras.
— Non, attends, tu vas venir avec moi…
— Où ça ?
— Chez un gars qui n’est pas catholique…
— Mais je…
— T’occupe pas, viens !
Elle me suit. Je retourne avenue des Pages et je repère la cambuse de Stumer. Juste à côté il y a une agence de location.
C’est là que je stoppe.
— Une seconde, M’man…
J’entre dans l’agence. Une vieille bonne femme platinée et recrépie m’accueille.
— C’est pourquoi ? demande-t-elle…
— Un renseignement. C’est vous qui avez loué la maison voisine à M. Stumer ?
— Oui, pourquoi ?
— Simple renseignement, vous dis-je, je suis employé du fisc et je procède à certaines vérifications.
Le fisc ! c’est un mot qui remporte toujours un gentil succès de société.
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