Il se précipita à la clinique pour monter à l’étage où se trouvait le vieil homme. Ce dernier n’était plus dans sa chambre. Un employé l’informa qu’il avait été transféré dans une autre. Il s’y rendit à toutes jambes. Quelqu’un le conduisit au chevet du vieillard qui reposait sous une épaisse couette de laquelle seuls sortaient son crâne, ses mains et son visage décharnés.
– Il est mort il y a quelques instants, expliqua l’infirmière qui l’avait accompagné. Il a eu une mort paisible. Ce bonhomme-là ne nous a jamais posé le moindre problème.
Erlendur s’assit à côté du lit et prit sa main dans la sienne.
– David était amoureux, commença-t-il. Il…
Il se passa l’autre main sur le front. Il imaginait les deux jeunes gens lorsqu’ils avaient compris qu’ils ne parviendraient pas à s’extraire de la voiture. Ils s’étaient pris par la main, résignés, pendant que la vie les quittait et que leurs cœurs s’arrêtaient de battre au fond de l’eau glacée.
– J’aurais voulu venir un peu plus tôt, s’excusa-t-il.
L’infirmière sortit discrètement de la chambre et les deux hommes se retrouvèrent seuls.
– Il venait de rencontrer une jeune fille, dit Erlendur au terme d’un long silence. Il n’est pas mort seul. C’était un accident, pas un suicide. Il n’était ni triste ni déprimé à ses derniers moments. Il était heureux. Il avait rencontré une jeune fille dont il était tombé amoureux et ils s’amusaient, ils étaient fous de bonheur, vous l’auriez compris. Ils sont morts ensemble. Il était en compagnie de sa petite amie et il vous aurait sûrement parlé d’elle dès son retour à la maison. Il vous aurait dit qu’elle était à l’université, qu’elle était intéressante et qu’elle se passionnait pour les lacs. Il vous aurait dit que c’était sa petite amie. Pour l’éternité, sa petite amie.
37
Debout devant la maison abandonnée qui avait autrefois été son foyer, il levait les yeux vers Hardskafi. On ne distinguait qu’imparfaitement les contours de la montagne à cause du brouillard givrant qui descendait toujours plus bas sur les flancs du fjord. Chaudement vêtu, il avait pris ses vieilles chaussures de marche, son pantalon imperméable et son épaisse veste d’hiver. Il fixa longuement les flancs de la montagne, silencieux et grave, avant de se mettre en route, à pied, avec sa canne de randonneur et son petit sac à dos. Il avançait à grands pas, cerné par le silence de la nature qui s’était endormie pour l’hiver. Bientôt, il avait disparu dans la brume glaciale.
Notes
1. Gare routière de Reykjavik. (Toutes les notes sont du traducteur.)
2. Le deuxième nom des Islandais n’est pas un nom de famille. Il s’agit du prénom du père auquel on accole le suffixe -son pour les hommes ou -dóttir pour les femmes. Ainsi Erlendur Sveinsson est Erlendur le fils de Sveinn et Eva Erlendsdóttir est Eva la fille d’Erlendur. C’est toujours par le prénom qu’on réfère à l’individu, le deuxième nom ne servant que de précision destinée à éviter les confusions.
3. Dagobert utilise le terme médical emprunté au grec. La langue islandaise qui forme les termes avec des racines nordiques et n’emprunte pratiquement pas de mots étrangers désigne l’hypothermie par un terme qui équivaudrait à “sur-refroidissement”. Ce qui explique qu’Erlendur demande des éclaircissements.
4. Harður signifie dur et skafi signifie, entre autres, une spatule, un racloir. Le nom de cette montagne suggère donc l’idée d’un obstacle infranchissable, d’une muraille. Harðskafi est également le titre original du roman.
Du même auteur
chez le même éditeur
La Cité des Jarres
Prix Clé de Verre 2002 du roman noir scandinave
Prix Cœur Noir 2006 de la ville de Saint-Quentin-en-Yvelines
Prix Mystère de la critique 2006
La Femme en vert
Prix Clé de Verre 2003 du roman noir scandinave
Prix CWA Gold Dagger 2005 (UK)
Prix Fiction 2006 du livre insulaire de Ouessant
Grand Prix des lectrices de Elle policier 2007
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Trophée 813, 2007
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Prix Le Polar européen Le Point 2008
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Hypothermie