Max Gallo - Le Peuple et le Roi

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On se console en pensant aux Prussiens.

Les paysans lorrains, qui craignent le retour des émigrés et donc le rétablissement des droits seigneuriaux, les harcèlent, attaquent à quelques-uns les soldats isolés, les voitures embourbées.

On dit aussi que la dysenterie, la « courée prussienne », ravage les troupes de Brunswick, et que leurs officiers sont amers.

Ils imaginaient que cette armée de gueux et de savetiers allait se débander. Or, elle fait face.

Ils en veulent aux émigrés, qu’ils accusent de les avoir trompés, et aux Autrichiens qui sont de vrais rivaux plutôt que des alliés.

Ils entendent chanter ces bataillons qui arborent cocardes et drapeaux tricolores :

Ah ! ça ira ! ça ira ! ça ira !

Les aristocrates à la lanterne

Le despotisme expirera

La liberté triomphera

Ah ! ça ira ! ça ira ! ça ira !

Nous n’avons plus ni nobles ni prêtres !

Ah ! ça ira ! ça ira ! ça ira !

L’égalité partout régnera

L’esclave autrichien le suivra

Ah ! ça ira ! ça ira ! ça ira !

Et leur infernale clique

Au diable s’envolera !

Chanter fait oublier la boue et la pluie, donne confiance.

On va vaincre.

« Je pense, écrit un soldat, que la guerre d’un peuple qui veut être libre contre les tyrans ne peut durer longtemps car le peuple a pour lui la raison, sa force et sa bravoure ; il est debout ; il n’a qu’à dire : je veux être libre et il le sera. »

Parfois, une lettre reçue de Paris raconte que l’Assemblée législative tient ses dernières séances, qu’elle a décrété que chaque municipalité devra ouvrir un état civil laïc, que le divorce sera autorisé, et que la Commune insurrectionnelle de Paris devra être entièrement renouvelée.

On replie la lettre, on la met à l’abri de la pluie, mais on ne se souvient que de ce qu’elle dit, de la santé de la mère, du travail du père, et de la vie des frères et sœurs, et du prix du pain.

Pour le reste, on hausse les épaules. Et on répond :

« Notre armée ne s’occupe pas beaucoup de l’intérieur et nous ne voyons que les Prussiens. »

Mais selon les « septembriseurs » parisiens, et les Jacobins qui dans les clubs des départements traquent les aristocrates, pour vaincre l’armée du roi de Prusse, de l’empereur d’Autriche, du comte d’Artois et des émigrés, « qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes », il faut continuer de « purger » le pays.

À Paris, chaque jour, ils se rendent au Temple, insultent la famille royale, écrivent sur les murs :

« Madame Veto on la fera danser, et nous saurons mettre le Gros Cochon au régime. Il faut étrangler les petits louveteaux. »

Aucun de ceux qui ont participé aux massacres de la première semaine de septembre ne regrette ce qu’il a accompli. Il le fallait.

Le maire de Paris, Pétion, qui s’est terré pour ne pas voir, murmure : « Ces hommes publics, ces défenseurs de la patrie, croyaient que ces journées déshonorantes étaient nécessaires. »

Mais il se garde bien de dire haut et fort ce qu’il pense.

Dans les assemblées électorales, les sans-culottes contrôlent les votes. Et Pétion sait qu’il n’aura aucune chance d’être élu à la Convention s’il se présente à Paris. On y méprise les « trembleurs ». Il sera donc candidat à Chartres.

Et Brissot comme Condorcet, et d’autres Girondins parisiens, vont se faire élire dans les départements où, en dépit de la pression des clubs, les assemblées électorales ne sont point « terrorisées » comme celles de Paris.

« Le choix des départements nous rassure, dit Manon Roland. Les électeurs élisent les députés qui peuvent s’opposer à un retour des émigrés, aux châtiments que ceux-ci infligeraient, mais qui, aussi, les protégeraient des “partageux”, qui, au nom de l’égalité, voudraient les spolier de leurs biens. »

Le député Rabaut Saint-Étienne, fils de pasteur, futur élu de l’Aude et Girondin, remarque :

« La plupart des départements ont choisi d’envoyer à la Convention des députés propriétaires à cause de la terreur qu’inspire la doctrine de les dépouiller. »

Mais dans de nombreuses « sections » les bandes de sans-culottes, les adhérents des clubs démasquent et surveillent les « citoyens justement suspects d’incivisme » et les chassent des assemblées électorales.

Ils punissent les « malveillants », en faisant des visites domiciliaires en pleine nuit, et en bastonnant les « suspects » non parce qu’ils ont agi en contre-révolutionnaires, mais parce qu’ils ont « mal pensé ».

Mais ces « vigilants » se soucient d’abord de l’attitude des électeurs sur les questions politiques.

Il faut que l’assemblée électorale « jure une haine aux rois et à la royauté » pour qu’elle puisse choisir « librement » son député à la Convention.

On se lève. Les « tape-dur » sont présents, armés de lourds bâtons décorés de la cocarde tricolore.

On lit une motion :

« Nous sommes las du régime des rois, des nobles et des prêtres : nous ne voulons plus de ces honnêtes gens-là. Brunswick et ses pareils nous traiteront s’ils veulent de factieux, de républicains, de sans-culottes, peu nous importent les mots, pourvu que le crime cesse de présider à nos affaires. Qu’ils ne comptent pas effrayer les habitants des campagnes ; qu’ils n’attendent de nous aucune espèce de composition. »

Et tous les présents prêtent serment « de ne jamais reconnaître pour roi Louis XVI ni aucun de sa famille ».

On exige du député élu qu’il réclame dès les premières séances de la Convention « la déchéance de Louis le traître et de sa race ».

Et dans plusieurs assemblées on réclame « un gouvernement républicain ».

De nombreux Girondins sont élus, mais, dispersés, ils ne peuvent s’appuyer sur aucune région, alors que les Montagnards dominent dans l’Est.

Et surtout à Paris, où dans l’assemblée électorale du département – neuf cent quatre-vingt-dix membres ! -la liste de Marat l’emporte, Robespierre ayant été désigné le premier, Danton le deuxième.

Mais Danton, parce qu’il est partisan d’une politique de conciliation entre brissotins et robespierristes, entre Girondins et Montagnards, est l’un des vaincus du scrutin, même s’il obtient plus de voix que Marat, le chantre des massacreurs. Cependant Danton a réussi à faire élire Fabre d’Églantine, Camille Desmoulins, et Robespierre a patronné avec succès la candidature de son frère Augustin.

Et des citoyens s’étonnent qu’un Fabre d’Églantine, auteur de pièces de théâtre, que le peintre David, ou le frère de Maximilien Robespierre aient été élus.

« Des succès au théâtre, lit-on dans Les Révolutions de Paris , ne sont point des titres à la Convention et le peintre David avouera lui-même que trois années d’études à Rome ne suffisent point pour former une tête législative… Le frère d’un grand homme peut très bien être un homme fort ordinaire. Le mérite ne vient pas de naissance comme feue la noblesse ! »

On s’inquiète aussi des risques de despotisme.

« Robespierre, Danton et Marat, prenez-y garde ! Déjà la calomnie vous désigne pour les triumvirs de la liberté, mais la liberté désavouerait une association contraire à ses principes et qui tendrait au despotisme si ce n’est à la guerre civile ou à l’anarchie. »

La rumeur se répand que « Marat cet homme presque toujours hors mesure » a déjà choisi Danton pour dictateur ! On désigne Robespierre et Brissot comme « chefs des partis qui ont hélas succombé aux factions détruites ».

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