Max Gallo - Le Peuple et le Roi
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« Incompréhensible miracle de l’électricité, écrit un témoin… toute l’Assemblée debout, les bras en l’air, les députés levaient leurs chapeaux et les faisaient jouer en l’air. Les tribunes trépignaient, les voûtes retentissaient de joie, d’applaudissements. L’ivresse avait saisi toutes les têtes. »
Mais ce n’est qu’une illusion. La tempête se déchaîne.
L’Assemblée rétablit Pétion dans ses fonctions ! C’est donc qu’elle approuve la journée du 20 juin, l’invasion armée des Tuileries, les pétitions de citoyens en armes.
Louis veut montrer qu’il reste, lui, fidèle à la Constitution.
Il se rend le 14 juillet au Champ-de-Mars, où l’on célèbre le troisième anniversaire de la prise de la Bastille. La foule, comme un océan, a tout recouvert. On acclame Pétion. Les huées méprisantes submergent le roi. On lui manifeste ainsi qu’il n’est plus rien. On ne le craint plus. Il suffit de décider de le pousser pour qu’il disparaisse.
Et des pétitions réclamant sa déchéance circulent.
La section de Mauconseil, au nord des Halles, déclare « qu’elle ne reconnaît plus Louis XVI comme roi des Français et qu’elle s’ensevelira sous les ruines de la liberté plutôt que de souscrire au despotisme des rois ».
Les Girondins ne pourront plus tenir, guider le peuple. Ils ont besoin de lui et il est soulevé par le patriotisme.
On chante ces refrains « marseillais ».
« Aux armes, citoyens, formez vos bataillons… Amour sacré de la patrie conduis, soutiens nos bras vengeurs. »
On dénonce « la horde d’esclaves, de traîtres, de rois conjurés ».
Lorsqu’on accueille place de la Bastille les fédérés marseillais, « les larmes coulent de tous les yeux », l’air retentit des cris de « Vive la Nation ! », « Vive la liberté ! ».
Et cette immense vague, ces milliers de fédérés venus de tous les cantons de la nation, est mille fois plus forte que celle qui a déjà submergé les Tuileries, le 20 juin.
Louis a le sentiment, quand il écoute Marie-Antoinette, quand il lit les journaux royalistes, qu’il ne partage ni leur peur ni leur haine.
Il sait que Marie-Antoinette écrit à Fersen, qu’elle lui dit :
« Hâtez si vous le pouvez le secours qu’on nous promet pour notre délivrance. J’existe encore mais c’est un miracle. La journée du 20 juin a été affreuse.
Ce n’est plus à moi qu’on en veut le plus, c’est à la vie même de mon mari, ils ne s’en cachent plus… »
Louis le pressent. Il est au bout du chemin. Et la violence, la haine des royalistes aussi furieuse que celle des sans-culottes, ne lui laisse aucun doute sur le peu de temps qui lui reste avant l’affrontement.
Les journaux royalistes accusent.
« Les Parisiens ont montré toute la lâcheté de leur caractère, ils ont mis la mesure de tous leurs crimes.
Tout est coupable dans cette ville criminelle, il n’est plus de pardon à espérer pour elle, cette ville scélérate… Vils et lâches Parisiens, votre sentence est portée. La journée du 20 juin a comblé vos crimes. Les vengeances s’approchent. Il vient le moment où vous voudrez au prix de vos larmes et de votre or racheter vos forfaits, mais il ne sera plus temps ; les cœurs seront pour vous de bronze et votre terrible punition sera un exemple qui effraiera à jamais les villes coupables. »
Cet appel pétri de haine et de désir de vengeance, et que publie Le Journal général de Fontenai, inquiète Louis.
Il avait sollicité Mallet du Pan d’écrire un Manifeste expliquant les raisons de l’intervention des souverains en France. Mais Mallet du Pan a regagné Genève, et c’est un émigré, le marquis de Limon, et l’ancien secrétaire de Mirabeau, Pellenc, qui ont écrit le Manifeste, qui sera signé par le duc de Brunswick, commandant les armées prussiennes.
Louis en prend connaissance le 25 juillet.
On parle en son nom. Mais c’est un général prussien qui s’exprime !
Il lit et relit ce Manifeste de Brunswick, et il comprend que ce texte va précipiter l’affrontement. Au lieu de « terroriser » les patriotes, il les incitera à agir, contre qui sinon d’abord contre le roi, la famille royale et la monarchie ?
Il ressent ce Manifeste comme un acte fratricide contre lui et sa famille.
« Les deux Cours alliées ne se proposent comme but que le bonheur de la France, ainsi commence le Manifeste.
« Elles veulent uniquement délivrer le Roi, la Reine et la famille royale de leur captivité…
« La ville de Paris et tous ses habitants sont tenus de se soumettre sur-le-champ et sans délai au Roi, de mettre ce Prince en pleine et entière liberté… »
Louis interrompt sa lecture.
Les patriotes au contraire l’emprisonneront, lui et les siens. Ils ne se soumettront pas aux ordres de l’empereur autrichien et du roi de Prusse.
Il lit la fin du Manifeste comme une incitation à en finir avec le roi, et la monarchie française, puisqu’ils ne peuvent choisir qu’entre la soumission et la mort.
« … Si le château des Tuileries est forcé ou insulté, s’il est fait la moindre violence, le moindre outrage à leurs Majestés, le Roi, la Reine et la famille royale… l’Empereur et le Roi tireront une vengeance exemplaire et à jamais mémorable en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale. »
Les patriotes forceront les Tuileries.
Ils couvriront d’outrages Louis et la famille royale.
Louis s’y prépare. Il est sans regret, sans colère, sans haine.
Dieu choisit.
Les fédérés marseillais, avec à leur tête l’avocat Barbaroux, secrétaire de la commune de Marseille, sont conviés le 30 juillet à un grand banquet patriotique aux Champs-Elysées.
Et dans la chaleur moite de l’été orageux, une rixe éclate entre les fédérés marseillais et les sans-culottes qui les accompagnent et des gardes nationaux des sections des quartiers bourgeois de Paris, soutenus par des « aristocrates ». Battus par les Marseillais, ils se réfugient dans le château des Tuileries. L’un d’eux a été tué.
On crie « Vive la nation ! », « Mort aux tyrans et aux traîtres ! ».
À la section des Gravilliers, on prépare une mise en accusation de Louis XVI complice de Brunswick, et on menace les députés :
« Nous vous laissons encore, législateurs, l’honneur de sauver la patrie ; mais si vous refusez de le faire, il faudra bien que nous prenions le parti de la sauver nous-mêmes. »
30
Louis sent la sueur couler sur son visage.
Il est devant l’une des fenêtres des appartements royaux du château des Tuileries. Il se tient un peu en retrait, pour ne pas être vu des canonniers qui sont derrière leurs pièces dans la cour du château. Et il a entendu ces gardes nationaux crier, en le voyant, « Vive la nation ! », « Vive les sans-culottes ! », « À bas le roi ! », « À bas le Veto ! », et « À bas le gros cochon ! ».
Mais d’autres gardes nationaux, et les deux cents gentilshommes qui sont venus défendre le château, ont répondu : « Vive le roi ! », « Vive Louis XVI ! », « C’est lui qui est notre roi, nous n’en voulons pas d’autre ! », « Nous le voulons ! », « À bas les factieux ! », « À bas les Jacobins ! », « Nous le défendrons jusqu’à la mort, qu’il se mette à notre tête ! », « Vive la nation, la loi, la Constitution et le roi, tout cela ne fait qu’un. »
Il regarde Marie-Antoinette, assise loin de la fenêtre, dans la pénombre, tentant d’échapper ainsi à la chaleur torride de ces premiers jours d’août 1792.
Elle est aussi déterminée que ces gentilshommes, prêts à mourir pour leur roi.
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