Andrew ne parut pas plus choqué que cela. Il regarda à nouveau son complice, mais avec une inquiétude perceptible.
— As-tu réussi à te débrouiller pour ce que je t’ai demandé ?
Ward répondit en haussant volontairement la voix :
— Te refaire le visage et le corps pour que tu ressembles à Marilyn ne va pas être évident. Même avec des implants mammaires, tu risques quand même d’avoir l’allure de sa statue de cire après l’incendie…
Dans la salle, quelques messieurs tournèrent la tête vers eux.
— Richard, insista Blake, je suis sérieux.
— Je sais. C’est bien ce qui me désole. Évidemment que j’ai trouvé. Mais je ne suis pas convaincu que ce soit une bonne idée. Prendre tes distances vis-à-vis du travail, pourquoi pas, mais retourner en France…
— J’en ai envie. C’est même la seule chose qui me tente encore un peu.
— Soit, mais tu pourrais t’y prendre autrement. Tu devrais réfléchir.
— Tu es le deuxième à me conseiller de réfléchir depuis hier. Vous allez finir par me faire croire que je deviens sénile.
— Va passer la fin de l’été chez Sarah, elle est très bien installée. Elle a une chambre d’amis.
— Je ne suis pas un ami.
— Andrew, comment te dire… Retourner en France…
Richard hésita avant d’oser se lancer.
— Pardonne-moi d’être franc, mais revenir vers tes souvenirs ne ressuscitera pas Diane.
— J’en suis conscient, crois-moi. Chaque jour.
— Alors pourquoi ?
— Ici, je ne me sens plus à ma place. Je me demande même pourquoi je vais au travail. Je ne fais que ressasser, regretter. J’en suis arrivé à un tel point que tous les soirs, en me couchant, je me demande pourquoi j’existe encore.
— Il nous arrive à tous d’en avoir marre. Chacun connaît tôt ou tard ce genre de période. Et puis ça passe. Mets-toi au golf. Viens nous voir. Melissa se plaint de ne jamais te recevoir. Elle s’est prise de passion pour la cuisine italienne, elle serait ravie de t’avoir pour cobaye… Change-toi les idées et ça ira mieux. Ce n’est pas la première fois que tu déprimes.
— Cette fois, c’est différent.
— Alors quoi ? Tout ce que tu as trouvé pour surmonter ta crise, c’est cette idée saugrenue ? Ceci dit, cela ne me surprend pas de toi. Je me souviens que déjà, après nos études, tu voulais tout quitter. Tu te rappelles ? Tu as acheté un voilier pour te rendre compte que tu avais le mal de mer et que ça ne se conduisait pas comme un pédalo. Le Seamaster — quel nom prétentieux quand j’y pense — doit encore être au fond de la rade de Portsmouth, dont tu n’as même pas réussi à sortir…
Richard se mit à rire en se remémorant le désastre, mais rapidement ramené au sérieux par la mine de Blake, il demanda :
— Qu’est-ce que tu espères trouver là-bas ? Tu sais, là où je t’ai déniché une place, ils ne savent rien. J’ai respecté ton secret. Pour eux, ce n’est pas un jeu.
— Je m’en doute.
— Mon pauvre vieux, tu me fais de la peine. Tu devrais sortir, rencontrer du monde et ne pas chercher à fuir. Tu as la chance d’être en bonne santé à l’âge où beaucoup multiplient les séjours à l’hôpital et appellent leur ostéopathe — voire leur chirurgien — par leur prénom…
— Tu n’as aucune idée de ce que je ressens.
— Ne me sers pas le coup de l’ancêtre. Je te rappelle que nous n’avons que quatre mois d’écart…
— Melissa est encore à tes côtés. Moi, je suis seul. Hormis toi, je n’ai plus de proches. Sarah est loin, elle a sa vie. Je n’existe plus pour personne.
— Arrête. De toute façon, ce projet de retour en France est un plan foireux. Et j’ignore par quel miracle je m’y retrouve associé une fois de plus. Comment ça va finir cette fois ? À qui vais-je devoir présenter mes excuses ? Le premier coup, on n’avait même pas douze ans. Tu m’avais convaincu de me planquer avec toi dans le container à ordures pour faire peur à la vieille Morrison.
— Quelle sorcière, celle-là ! Il fallait bien réagir, cette vieille garce crevait tous les ballons qui tombaient dans son jardin ! Elle n’a même pas eu pitié de celui tout neuf, en cuir, que Matt avait reçu pour son anniversaire. Elle terrifiait tous les mômes du quartier.
— Il est vrai que personne n’a pleuré lorsqu’on l’a retrouvée la nuque brisée au bas de son escalier.
— Je suis certain que c’est un complot des ballons. Ils se sont vengés, ils l’ont fait tomber !
— Les ballons ne se sont pas dégonflés ! ricana Ward.
— Ils pourraient avouer maintenant, il y a prescription ! renchérit Blake. Mais je n’arrive pas à me souvenir de la trouille qu’on lui a fichue…
— Et pour cause, espèce d’abruti ! Le camion de ramassage est passé avant elle ! On a failli finir broyés dans la benne à ordures.
Blake revit tout à coup la scène et s’illumina.
— C’est vrai ! J’avais oublié !
— Heureusement, on est toujours là pour en rire !
Les deux hommes s’esclaffèrent ensemble. Mais l’humeur de Blake redevint vite sombre.
— Tout ça, c’est le passé, lâcha-t-il.
— C’est notre histoire, Andrew. Cesse de tout voir comme si tu n’avais plus rien à espérer. Là où tu prétends aller, la vie n’est pas simple non plus. La propriétaire est veuve et je ne veux pas que tu lui files le bourdon plus qu’elle ne l’a déjà. Alors puisque tu t’entêtes dans ce projet délirant, promets-moi d’être exemplaire et de jouer le jeu sérieusement.
— Comment peux-tu en douter ?
— Venant du type qui a essayé de se déguiser en sa propre mère pour aller excuser « son fils » chez le proviseur, je m’attends au pire…
Le charme automnal de la route forestière sur laquelle le taxi s’engagea ne réussit pas à distraire Andrew Blake de sa fatigue. Sa journée avait commencé dès l’aube : se lever tôt, prendre un train pour Paris, puis un autre jusqu’en province, avec tous ces gens qui parlent si vite dans une langue qu’il maîtrisait pourtant bien. Même s’il était bientôt arrivé, il n’allait pas pouvoir se reposer pour autant.
— C’est marrant, commenta le chauffeur, ça fait dix ans que je tourne dans la région et c’est la première fois que je viens par ici. Je ne savais même pas que cette route conduisait quelque part. La ville a beau être toute proche, on se croirait perdus dans les bois.
Domaine de Beauvillier, route de Beauvillier. L’adresse ne laissait aucune ambiguïté sur l’importance du lieu. Le ruban d’asphalte s’élevait dans une belle forêt vallonnée aux arbres déjà roux. Au sommet d’une côte, les troncs s’éclaircirent, laissant apparaître un mur que le véhicule se mit à longer. Au bout de plusieurs kilomètres, au creux d’une clairière, l’enceinte s’incurva en un large renfoncement, au centre duquel se découpait un portail monumental. Entre deux piliers surmontés de lions de pierre rongés par le temps, se dressait une haute grille ornée d’un « B » en fer forgé. La voiture s’arrêta.
— Vous voilà arrivé.
Le chauffeur jeta un œil et demanda :
— C’est une maison de retraite ?
— J’espère que non…
— En tout cas, vous avez de la chance, il fait beau. L’arrière-saison est souvent très agréable dans la région.
Andrew régla la course et sortit du véhicule. Le chauffeur extirpa son unique valise du coffre, le salua en lui souhaitant un bon séjour et repartit. En voyant la voiture s’éloigner, Andrew se sentit soudain très seul.
Debout devant la grille, il inspira profondément. L’air était doux. Un vent léger agitait les herbes sèches qui avaient envahi l’allée jusqu’à la base du grand portail. Il ne devait pas être souvent ouvert. Sur l’un des piliers était gravé le nom de la propriété, Domaine de Beauvillier. À travers la grille, au loin, derrière des arbres, on devinait un manoir aux multiples toits pointus. Sur la droite du portail, une entrée plus petite permettait le passage des piétons.
Читать дальше