— Et votre fille ?
— Après avoir été enfant, tu deviens parent et ce fut mon tour de voir Sarah quitter le nid pour partir faire ses études. Je devais la conduire à l’aéroport le lendemain matin. Je n’ai presque pas dormi de la nuit. Je me suis relevé pour aller sans bruit derrière sa porte. Je ne me suis pas permis de la regarder dormir comme lorsqu’elle était bébé, et à vrai dire, je ne l’ai même pas entendue respirer. Simplement, je savourais chaque seconde de la dernière nuit où elle était vraiment là.
— Elle n’a plus jamais redormi chez vous ?
— Si, mais quand il n’y a plus le quotidien, ce n’est jamais pareil. Elle avait d’autres habitudes, elle était en couple. Sa vie ne se jouait plus à notre adresse. Cela se sent par d’infimes petites choses.
— Vous avez dû être triste.
— C’était à son tour d’avancer. Ainsi va la vie.
— Moi, je ne me voyais pas quitter l’appart où j’ai grandi en étant chassée par ma propre mère.
— Laisse passer le temps. Je sais que tu vas encore me reprocher de parler comme un livre, mais crois-moi, ne tire aucune conclusion hâtive. Tu es encore sous le choc. Je suis certain que ta mère regrette déjà.
— Vous ne la connaissez pas…
— Tu es sa fille. Tu découvriras bientôt la force de ce lien. Ne le sous-estime pas.
— Pourtant, quand je suis sortie et qu’elle a claqué la porte, au fond de moi, j’ai senti que plus rien ne serait jamais comme avant. Je me suis dit que c’était peut-être la dernière fois que j’avais vu ma chambre. Vous avez déjà ressenti ça ?
— Les dernières fois… Tu es trop jeune pour voir la vie ainsi. Ne t’attache qu’aux premières fois.
— Pas évident en ce moment. La dernière fois que Justin m’a prise dans ses bras. La dernière fois que ma mère m’a consolée. La dernière fois que j’ai cru que j’allais avoir mon concours…
— Est-ce que tu te souviens de ce que tu as ressenti le premier matin où tu t’es réveillée en sachant que tu étais enceinte ?
— Pas vraiment. Je crois que j’ai foncé aux toilettes pour vomir…
La porte de la chambre de Manon s’ouvrit et Odile apparut.
— Ton lit est fait. Il faudra sûrement renforcer l’armoire parce qu’elle n’est pas en bon état, mais tu verras ça avec les hommes. Et maintenant, jeune fille, viens te reposer, cette journée a déjà été bien assez longue pour toi.
Manon déposa le chat, qui serait bien resté enroulé sur lui-même à se faire caresser toute la nuit. Après s’être souhaité bonne nuit, tout le monde gagna sa chambre. Manon ferma sa porte la première. Odile et Blake rentrèrent chacun à une extrémité du couloir. Andrew ne voyait pas bien de loin, mais il distingua clairement Odile qui lui faisait un petit signe avant de refermer. Il répondit et alla vite se coucher pour tout raconter à Jerry et à sa femme.
Avant de prendre place dans le fauteuil qu’il venait d’épousseter, Andrew s’interrompit un instant, comme pour demander la permission à celui qui l’avait occupé des années plus tôt. Il s’installa au bureau, dans un décor qu’il aurait pu lui-même choisir si cette demeure avait été la sienne. Il ferma les yeux. Il posa ses mains bien à plat sur le sous-main de cuir. Personne ne s’était assis là depuis la disparition de M. Beauvillier.
S’il avait obtenu la permission de s’installer dans la bibliothèque pour assurer le secrétariat, le majordome n’était pas autorisé à toucher au contenu des tiroirs. Ses dossiers et stylos étaient donc alignés autour du sous-main, sur le grand plateau aux bords marquetés d’une frise plus claire. Andrew respira profondément et prit le temps de contempler la pièce. L’ambiance particulière naissait d’une pénombre ponctuée d’appliques de cuivre qui répandaient leur douce lumière sur des bibliothèques en merisier couvrant la totalité des murs. Chacune alignait beaux livres et objets d’art. Dans cet espace, il n’aurait pas posé le bureau ailleurs. Satisfait, il se leva pour explorer davantage. M. Beauvillier avait accumulé une impressionnante collection d’ouvrages dont les plus anciens étaient conservés dans une vitrine. Andrew ouvrit les portes du meuble et prit un recueil de poésie qu’il feuilleta avec précaution. XVII e siècle. Des textes sur l’amour, la mort, le temps qui passe. Andrew buta sur de nombreux mots de français ancien. Il effleura le papier irrégulier avant de ranger le volume. Dans les autres sections, la plupart des publications étaient en français, des classiques de la littérature mais aussi beaucoup de dictionnaires et d’ouvrages de référence sur l’histoire, l’architecture, la médecine, et quelques curiosités comme ce dictionnaire d’argot vieux de presque un siècle. Dans l’un des placards bas, Blake découvrit une chaîne hi-fi et un assortiment éclectique de CD. Du classique, des musiques de films, un ou deux opéras et beaucoup d’artistes ou de groupes de variété, les plus récents datant de l’époque de la disparition de Monsieur. En achevant son tour, Blake se dit qu’il aurait bien aimé rencontrer l’homme qui s’était intéressé à tout cela.
Andrew se dirigea vers l’entrée de la pièce. Il jeta un coup d’œil dans le couloir désert puis referma les doubles portes pour s’isoler. De sa poche, il sortit un rouleau d’adhésif emprunté à Philippe et fit quelques pas vers une des bibliothèques. Il plongea la main derrière les ouvrages et en ramena un petit sac plastique. Il en renversa le contenu sur le bureau. Blake avait récupéré les fines bandelettes de la lettre à enveloppe verte que Madame avait passée au broyeur. Il lui avait fallu du temps pour les reprendre une à une dans les ordures. Il en manquait certainement quelques-unes, mais la part la plus importante était sous ses yeux. Blake n’avait jamais été fanatique des puzzles. Méthodiquement, il sépara les bandelettes de l’enveloppe de celles du courrier, qui lui importaient davantage. Deux à deux, il essaya de juxtaposer les bandes de papier ivoire sur lesquelles se dessinaient les bribes de lignes d’une écriture fine à l’encre noire. Sans doute à cause de la particularité de la calligraphie, c’est la signature qu’Andrew réussit à reconstituer en premier : Hugo. Pourquoi Madame ne se donnait-elle même pas la peine de lire les lettres de son fils ? Blake eut soudain l’idée de vérifier quelque chose sur l’enveloppe. Grâce au timbre, il ne lui fallut pas longtemps pour identifier la provenance de la missive : Jakarta, la capitale de l’Indonésie. La lettre avait mis plus de trois semaines à arriver.
En entendant frapper à la porte, Andrew paniqua.
— Monsieur Andrew, vous êtes là ? demanda Odile à travers le battant.
Il s’empara du sous-main et le reposa en toute hâte sur les bandelettes. La cuisinière ouvrit sans attendre sa permission.
— Je pensais bien vous trouver ici !
— Et je risque d’y être de plus en plus souvent. Vous n’attendez jamais que l’on vous dise d’entrer ?
— Vous n’êtes pas tout nu…
— Que puis-je pour vous ?
Odile promena son regard dans la pièce.
— Madame doit beaucoup vous apprécier pour vous permettre de profiter de cet endroit.
— Je ne vous encombrerai plus la table de la cuisine pendant que vous préparez vos savoureux repas.
— Ça ne me dérangeait pas. J’aime bien votre compagnie. Désolée de vous déranger, mais Magnier vous cherche. Il attend à la porte de la cuisine.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait entrer ?
— Venez voir par vous-même…
Le régisseur se tenait à la porte, le visage et les vêtements maculés de cambouis et de crasse.
Читать дальше