« J'ai fait cela. C'est moi qui ai fait cela… » Dans le train cahotant et qui, à une descente, se précipite, Thérèse répète : « Il y a deux ans déjà, dans cette chambre d'hôtel, j'ai pris l'épingle, j'ai percé la photographie de ce garçon à l'endroit du cœur — non pas furieusement, mais avec calme et comme s'il s'agissait d'un acte ordinaire — ; aux lavabos, j'ai jeté la photographie ainsi transpercée ; j'ai tiré la chasse d'eau. »
Lorsque Bernard était rentré, il avait admiré qu'elle fût grave, comme une personne qui a beaucoup réfléchi, et même arrêté déjà un plan de conduite. Mais elle avait tort de tant fumer : elle s'intoxiquait ! A entendre Thérèse, il ne fallait pas donner trop d'importance aux caprices d'une petite fille. Elle se faisait fort de l'éclairer… Bernard souhaitait que Thérèse le rassurât — tout à la joie de sentir dans sa poche les billets de retour ; flatté surtout de ce que les siens avaient déjà recours à sa femme. Il l'avertit que ça coûterait ce que ça coûterait mais que pour le dernier déjeuner de leur voyage, ils iraient à quelque restaurant du Bois. Dans le taxi, il parla de ses projets pour l'ouverture de la chasse ; il avait hâte d'essayer ce chien que Balion dressait pour lui. Sa mère écrivait que grâce aux pointes de feu, la jument ne boitait plus… Peu de monde encore à ce restaurant dont le service innombrable les intimidait. Thérèse se souvient de cette odeur : géranium et saumure. Bernard n'avait jamais bu de vin du Rhin : « Pristi, ils ne le don-ment pas. » Mais ça n'était pas tous les jours fête. La carrure de Bernard dissimulait à Thérèse la salle. Derrière les grandes glaces glissaient, s'arrêtaient des autos silencieuses. Elle voyait, près des oreilles de Bernard, remuer ce qu'elle savait être les muscles temporaux. Tout de suite après les premières lampées, il devint trop rouge : beau garçon campagnard auquel manquait seulement, depuis des semaines, l'espace où brûler sa ration quotidienne de nourriture et d'alcool. Elle ne le haïssait pas ; mais quel désir d'être seule pour penser à sa souffrance, pour chercher l'endroit où elle souffrait ! Simplement gu'il ne soit plus là ; qu'elle puisse ne pas se forcer à manger, à sourire ; qu'elle n'ait plus ce souci de composer son visage, d'éteindre son regard ; que son esprit se fixe librement sur ce désespoir mystérieux : une créature s'évade hors de l'île déserte où tu imaginais qu'elle vivrait près de toi jusqu'à la fin ; elle franchit l'abîme qui te sépare des autres, les rejoint — change de planète enfin… mais non : quel être a jamais changé de planète ? Anne avait toujours appartenu au monde des simples vivants ; ce n'était qu'un fantôme dont Thérèse autrefois regardait la tête endormie sur ses genoux, durant leurs vacances solitaires : la véritable Anne de la Trave, elle ne l'a jamais connue : celle qui rejoint, aujourd'hui, Jean Azévédo dans une palombière abandonnée entre Saint-Clair et Argelouse.
— Qu'est-ce que tu as ? Tu ne manges pas ? Il ne faut pas leur en laisser : au prix que ça coûte, ce serait dommage. C'est la chaleur ? Tu ne vas pas tourner l'œil ? A moins que ce soit un malaise… déjà.
Elle sourit ; sa bouche seule souriait. Elle dit qu'elle réfléchissait à cette aventure d'Anne (il fallait qu'elle parlât d'Anne). Et comme Bernard déclarait être bien tranquille, du moment qu'elle avait pris l'affaire en main, la jeune femme lui demanda pourquoi ses parents étaient hostiles à ce mariage. Il crut qu'elle se moquait de lui, la supplia de ne pas commencer à soutenir des paradoxes :
— D'abord, tu sais bien qu'ils sont juifs : maman a connu le grand-père Azévédo, celui qui avait refusé le baptême.
Mais Thérèse prétendait qu'il n'y avait rien de plus ancien à Bordeaux que ces noms d'Israélites portugais :
— Les Azévédo tenaient déjà le haut du pavé lorsque nos ancêtres, bergers misérables, grelottaient de fièvre au bord de leurs marécages.
— Voyons, Thérèse, ne discute pas pour le plaisir de discuter ; tous les juifs se valent… et puis c'est une famille de dégénérés — tuberculeux jusqu'à la moelle, tout le monde le sait.
Elle alluma une cigarette, d'un geste qui toujours avait choqué Bernard :
— Rappelle-moi donc de quoi est mort ton grand-père, ton arrière-grand-père ? Tu t'es inquiété de savoir, en m'épousant, quelle maladie a emporté ma mère ? Crois-tu que chez nos ascendants nous ne trouverions pas assez de tuberculeux et de syphilitiques pour empoisonner l'univers ?
— Tu vas trop loin, Thérèse, permets-moi de te le dire ; même en plaisantant et pour me faire grimper, tu ne dois pas toucher à la famille.
Il se rengorgeait, vexé — voulant à la fois le prendre de haut et ne pas paraître ridicule à Thérèse. Mais elle insistait :
— Nos familles me font rire avec leur prudence de taupes ! cette horreur des tares apparentes n'a d'égale que leur indifférence à celles, bien plus nombreuses, qui ne sont pas connues… Toi-même, tu emploies pourtant cette expression : maladies secrètes… non ? Les maladies les plus redoutables pour la race ne sont-elles pas secrètes par définition ? nos familles n'y songent jamais, elles qui s'entendent si bien, pourtant, à recouvrir, à ensevelir leurs ordures : sans les domestiques, on ne saurait jamais rien. Heureusement qu'il y a les domestiques…
— Je ne te répondrai pas : quand tu te lances, le mieux est d'attendre que ce soit fini. Avec moi, il n'y a que demi-mal : je sais que tu t'amuses. Mais à la maison, tu sais, ça ne prendrait pas. Nous ne plaisantons pas sur le chapitre de la famille.
La famille ! Thérèse laissa éteindre sa cigarette ; l'œil fixe, elle regardait cette cage aux barreaux innombrables et vivants, cette cage tapissée d'oreilles et d'yeux, où, immobile, accroupie, le menton aux genoux, les bras entourant ses jambes, elle attendrait de mourir.
— Voyons, Thérèse, ne fais pas cette figure : si tu te voyais…
Elle sourit, se remasqua :
— Je m'amusais… Que tu es nigaud, mon chéri.
Mais dans le taxi, comme Bernard se rapprochait d'elle, sa main l'éloignait, le repoussait.
Ce dernier soir avant le retour au pays, ils se couchèrent dès neuf heures. Thérèse avala un cachet, mais elle attendait trop le sommeil pour qu'il vînt. Un instant, son esprit sombra jusqu'à ce que Bernard, dans un marmonnement incompréhensible, se fût retourné ; alors elle sentit contre elle ce grand corps brûlant ; elle le repoussa et, pour n'en plus subir le feu, s'étendit sur l'extrême bord de la couche ; mais, après quelques minutes, il roula de nouveau vers elle comme si la chair en lui survivait à l'esprit absent et, jusque dans le sommeil, cherchait confusément sa proie accoutumée. D'une main brutale et qui pourtant ne l'éveilla pas, de nouveau elle l'écarta… Ah ! l'écarter une fois pour toutes et à jamais ! le précipiter hors du lit, dans les ténèbres.
A travers le Paris nocturne, les trompes d'autos se répondaient comme à Argelouse les chiens, les coqs, lorsque la lune luit. Aucune fraîcheur ne montait de la rue. Thérèse alluma une lampe et, le coude sur l'oreiller, regarda cet homme immobile à côté d'elle — cet homme dans sa vingt-septième année : il avait repoussé les couvertures ; sa respiration ne s'entendait même pas ; ses cheveux ébouriffés recouvraient son front pur encore, sa tempe sans ride. Il dormait, Adam désarmé et nu, d'un sommeil profond et comme éternel. La femme, ayant rejeté sur ce corps la couverture, se leva, chercha une des lettres dont elle avait interrompu la lecture, s'approcha de la lampe :
… S'il me disait de le suivre, je quitterais tout sans tourner la tête. Nous nous arrêtons au bord, à l'extrême bord de la dernière caresse, mais par sa volonté, non par ma résistance — ou plutôt c'est lui qui me résiste, et moi qui souhaiterais d'atteindre ces extrémités inconnues dont il me répète que la seule approche dépasse toutes les joies ; à l'entendre, il faut toujours demeurer en deçà ; il est fier de freiner sur des pentes où il dit qu'une fois engagés, les autres glissent irrésistiblement…
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