— Il n’y a pas lieu de pleurer, mon petit Mohammed. Mais tu peux pleurer si ça te fait du bien. Est-ce qu’il pleure beaucoup ?
— Jamais, dit Madame Rosa. Jamais il ne pleure, cet enfant-là, et pourtant Dieu sait que je souffre.
— Eh bien, vous voyez que ça va déjà mieux, dit le docteur. Il pleure. Il se développe normalement. Vous avez bien fait de me l’amener, Madame Rosa, je vais vous prescrire des tranquillisants. C’est seulement de l’anxiété, chez vous.
— Lorsqu’on s’occupe des enfants, il faut beaucoup d’anxiété, docteur, sans ça ils deviennent des voyous.
En partant, on a marché dans la rue la main dans la main, Madame Rosa aime se faire voir en compagnie. Elle s’habille toujours longtemps pour sortir parce qu’elle a été une femme et ça lui est resté encore un peu. Elle se maquille beaucoup mais ça sert plus à rien de vouloir se cacher à son âge. Elle a une tête comme une vieille grenouille juive avec des lunettes et de l’asthme. Pour monter l’escalier avec les provisions, elle s’arrête tout le temps et elle dit qu’un jour elle va tomber morte au milieu, comme si c’était tellement important de finir tous les six étages.
À la maison, nous avons trouvé Monsieur N’Da Amédée, le maquereau qu’on appelle aussi proxynète. Si vous connaissez le coin, vous savez que c’est toujours plein d’autochtones qui nous viennent tous d’Afrique, comme ce nom l’indique. Ils ont plusieurs foyers qu’on appelle taudis où ils n’ont pas les produits de première nécessité, comme l’hygiène et le chauffage par la Ville de Paris, qui ne va pas jusque-là. Il y a des foyers noirs où ils sont cent vingt avec huit par chambre et un seul W.-C. en bas, alors ils se répandent partout car ce sont des choses qu’on ne peut pas faire attendre. Avant moi, il y avait des bidonvilles mais la France les a fait démolir pour que ça ne se voie pas. Madame Rosa racontait qu’à Aubervilliers il y avait un foyer où on asphyxiait les Sénégalais avec des poêles à charbon en les mettant dans une chambre avec les fenêtres fermées et le lendemain ils étaient morts. Ils étaient étouffés par des mauvaises influences qui sortaient du poêle pendant qu’ils dormaient du sommeil du juste. J’allais souvent les voir à côté rue Bisson et j’étais toujours bien reçu. Ils étaient la plupart du temps musulmans comme moi mais ce n’était pas une raison. Je pense que ça leur faisait plaisir de voir un môme de neuf ans qui n’avait encore aucune idée en tête. Les vieux ont toujours des idées en tête. Par exemple, ce n’est pas vrai que les Noirs sont tous pareils.
Madame Sambor, qui leur faisait la popote, ne ressemblait pas du tout à Monsieur Dia, lorsqu’on s’est habitué à l’obscurité. Monsieur Dia n’était pas drôle. Il avait les yeux comme si c’était pour faire peur. Il lisait tout le temps. Il avait aussi un rasoir long comme ça qui ne se repliait pas quand on appuyait sur un truc. Il s’en servait pour se raser mais tu parles. Ils étaient cinquante dans le foyer et les autres lui obéissaient. Quand il ne lisait pas il faisait des exercices par terre pour être le plus fort. Il était très costaud mais n’en avait jamais assez. Je ne comprenais pas pourquoi un monsieur qui était déjà tellement trapu faisait des efforts pareils pour s’augmenter. Je ne lui ai rien demandé mais je pense qu’il ne se sentait pas assez costaud pour tout ce qu’il voulait faire. Moi aussi j’ai parfois envie de crever, tellement j’ai envie d’être fort. Il y a des moments où je rêve d’être un flic et ne plus avoir peur de rien et de personne. Je passais mon temps à rôder autour du commissariat de la rue Deudon mais sans espoir, je savais bien qu’à neuf ans c’est pas possible, j’étais encore trop minoritaire. Je rêvais d’être flic parce qu’ils ont la force de sécurité. Je croyais que c’était ce qu’il y a de plus fort, je ne savais pas que les commissaires de police existaient, je pensais que ça s’arrêtait là. C’est seulement plus tard que j’ai appris qu’il y avait beaucoup mieux, mais j’ai jamais pu m’élever jusqu’au Préfet de Police, ça dépassait mon imagination. Je devais avoir quoi huit, neuf ou dix ans et j’avais très peur de me trouver avec personne au monde. Plus Madame Rosa avait du mal à monter les six étages et plus elle s’asseyait après, et plus je me sentais moins et j’avais peur.
Il y avait aussi cette question de ma date qui me turlupinait pas mal, surtout lorsqu’on m’a renvoyé de l’école en disant que j’étais trop jeune pour mon âge. De toute façon, ça n’avait pas d’importance, le certificat qui prouvait que j’étais né et que j’étais en règle était faux. Comme je vous ai dit, Madame Rosa en avait plusieurs à la maison et elle pouvait même prouver qu’elle n’a jamais été juive depuis plusieurs générations, si la police faisait des perquisitions pour la trouver. Elle s’était protégée de tous les côtés depuis qu’elle avait été saisie à l’improviste par la police française qui fournissait les Allemands et placée dans un Vélodrome pour Juifs. Après on l’a transportée dans un foyer juif en Allemagne où on les brûlait. Elle avait tout le temps peur, mais pas comme tout le monde, elle avait encore plus peur que ça.
Une nuit j’ai entendu qu’elle gueulait dans son rêve, ça m’a réveillé et j’ai vu qu’elle se levait. Il y avait deux chambres et elle gardait une pour elle toute seule, sauf quand il y avait la cohue et alors Moïse et moi, on dormait avec elle. C’était le cas cette nuit-là, mais Moïse n’était pas avec nous, il avait une famille juive sans enfants qui s’intéressait à lui et l’avait pris chez eux en observation, pour voir s’il était bon à adopter. Il revenait claqué à la maison, tellement il faisait des efforts pour leur plaire. Ils avaient une épicerie kasher, rue Tienné.
Quand Madame Rosa a hurlé, ça m’a réveillé. Elle a allumé et j’ai ouvert un œil. Elle avait la tête qui tremblait et des yeux comme si elle voyait quelque chose. Puis elle est sortie du lit, elle a mis son peignoir et une clé qui était cachée sous l’armoire. Quand elle se penche, elle a un cul encore plus grand que d’habitude.
Elle est allée dans l’escalier et elle l’a descendu. Je l’ai suivie parce qu’elle avait tellement peur que je n’osais pas rester seul.
Madame Rosa descendait l’escalier tantôt dans la lumière tantôt dans le noir, la minuterie chez nous est très courte pour des raisons économiques, le gérant est un salaud. Un moment, quand le noir est tombé, c’est moi qui l’ai allumée comme un con et Madame Rosa, qui était un étage plus bas, a poussé un cri, elle a cru qu’il y avait là une présence humaine. Elle a regardé vers le haut et puis vers le bas et puis elle a recommencé à descendre et moi aussi, mais je touchais plus à la minuterie, on se faisait peur tous les deux avec ça. Je ne savais pas du tout ce qui se passait, encore moins que d’habitude, et ça fait toujours encore plus peur. J’avais les genoux qui tremblaient et c’était terrible de voir cette Juive qui descendait les étages avec des ruses de Sioux comme si c’était plein d’ennemis et encore pire.
Quand elle est arrivée au rez-de-chaussée, Madame Rosa n’est pas sortie dans la rue, elle a tourné à gauche, vers l’escalier de la cave où il n’y a pas de lumière et où c’est le noir même en été. Madame Rosa nous interdisait d’aller dans cet endroit parce que c’est toujours là qu’on étrangle les enfants. Quand Madame Rosa a pris cet escalier, j’ai cru vraiment que c’était la fin des haricots elle était devenue macaque et j’ai voulu courir réveiller le docteur Katz. Mais j’avais à présent tellement peur que je préférais encore rester là et ne pas bouger, j’étais sûr que si je bougeais, ça allait hurler et sauter sur moi de tous les côtés, avec des monstres qui allaient enfin sortir d’un seul coup au lieu de rester cachés, comme ils le faisaient depuis que j’étais né.
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