Puis, ce fut la nuit, le jour, et un barbecue de langoustes grillées sur pilotis. Qui parle de décolonisation? Rien ne colonise davantage que la publicité mondiale: au fin fond de la plus petite hutte du bout du monde, Nike, Coca-Cola, Gap et Calvin Klein ont remplacé la France, l’Angleterre, l’Espagne et la Belgique. Simplement les petits nègres doivent se contenter de miettes: casquettes copiées, fausses Rolex et chemises Lacoste dont le crocodile, mal imité, se détache au premier lavage. Le rose tape un peu mais n’est-il pas là pour ça? On en boit dix-sept bouteilles à huit. Charlie est déchaîné — il participe comme un fou à toutes les animations de l’hôtel, queu-leu-leus, karaokés, concours de tee-shirts mouillés, et distribue des jouets McDo aux gamins indigènes qui crient: «Cadeaux! Cadeaux!»
Octave sait que dès lundi ce mensonge prendra fin. Mais quand un mensonge s’arrête, cela ne veut pas dire qu’on rejoint la vérité. Attention: un mensonge peut en cacher un autre.
Bon sang, ce que c’est compliqué, si on ne fait pas gaffe, on peut se faire avoir en moins de deux.
Charlie tape dans le dos d’Octave qui lui tend son pétard.
— Dis donc, tu savais que Pepsi voulait déposer le bleu?
— Ouais, Charlie, bien sûr que je le sais, et le bonheur appartient à Nestlé, qu’est-ce que tu crois? Je me tiens au courant de l’actu…
— Justement. Regarde ça! (Il brandit un exemplaire du Monde.) J’en ai une encore meilleure pour ton bouquin: l’institut Médiamétrie vient de mettre au point un nouveau système de mesure d’audience. C’est un boîtier qui contient une caméra à infrarouges pour surveiller les mouvements de l’oeil et une montre contenant un micro, un processeur et une mémoire pour enregistrer l’activité de l’oreille. Ils vont enfin savoir ce que les consommateurs regardent et écoutent chez eux, mais pas seulement devant la télé, en voiture aussi, dans l’hypermarché, partout! GRAND FRÈRE VOUS REGARDE!
Charlie tire sur le joint et se met à tousser. Octave est déjà mort de rire.
— Vas-y, tousse, Mister Rempart, tousse, c’est la meilleure chose à faire. Finalement, Orwell a bien fait d’être tubard. Cela lui a évité de voir à quel point il avait raison.
Le séminaire de motivation commence par une utopie collectiviste: soudain nous sommes tous égaux, les esclaves tutoient les patrons, place à l’orgie sociale. Du moins le premier soir. Parce que, dès le lendemain matin, les clans se reforment, on ne se mélange plus sauf la nuit, dans les couloirs où s’échangent les clés de chambre: le vaudeville devient alors la seule utopie. Il y a une juriste ivre morte qui pisse accroupie dans le jardin; une secrétaire qui déjeune seule car personne ne veut lui parler; une directrice artistique sous calmants qui casse la gueule à tout le monde dès qu’elle a bu un verre de trop (mais très violemment: gifles, coups de poing dans l’oeil, Octave a même eu sa chemise arrachée); en fait, il n’y a pas une seule personne normale dans ce voyage. La vie dans l’Entreprise reproduit la cruauté de l’école, en plus violent car personne ne vous protège. Vannes inadmissibles, agressions injustes, harcèlement sexuel et guéguerres de pouvoir: tout est permis comme dans vos plus affreux souvenirs de cour de récréation. L’ambiance faussement détendue de la pub reproduit le cauchemar de la scolarité à la puissance mille. Tout le monde se permet d’être grossier avec tout le monde comme si tout le monde avait 8 ans et il faut le prendre avec le sourire, sous peine de n’être «pas cool». Les plus malades sont bien entendu ceux qui se croient les plus normaux: dégéas persuadés d’avoir raison d’être dégéas, directeurs de clientèle convaincus d’avoir tort de ne pas être pédégé, responsables du trafic attendant la retraite, patrons sur la sellette, dégés en goguette. Mais où donc est Jef? Octave ne l’a pas vu du voyage. Dommage, ce commercial de choc aurait pu le renseigner sur l’angoisse qui semble tenailler les dirigeants de la Rosse. Duler-est — une-merde a encore dû les poignarder dans le dos.
Sur la plage Octave pleure d’émotion en admirant le sable collé à la sueur des filles, leurs bleus sur les cuisses, les écorchures aux genoux, encore une taffe et il serait foutu de tomber amoureux d’une omoplate. Chaque jour il lui faut sa ration de grains de beauté. Il embrasse Odile sur les bras parce qu’elle porte «Obsession». Il lui parle de son coude pendant des heures.
— J’aime ton coude pointé vers l’avenir. Laisse-moi admirer ton coude dont tu ignores le pouvoir. Je préfère ton coude à toi. Allume ta cigarette, oui, approche la flamme de ton visage. Tente une diversion si tu veux, tu ne m’empêcheras pas d’embrasser ton coude. Ton coude est ma bouée de sauvetage. Ton coude m’a sauvé la vie. Ton coude existe, je l’ai rencontré. Je lègue mon corps à ton coude fragile qui me donne envie de pleurer. Ton coude c’est un os et de la peau par-dessus, une peau un peu usée, que tu fis saigner quand tu étais petite. Autrefois il y avait souvent une croûte à l’endroit que j’embrasse. Ce n’est pas grandchose, un coude, et pourtant, j’ai beau chercher, je ne vois pas d’autre raison de vivre en cet instant précis.
— Tu es trognon.
— Lécher ton coude me suffit pour le moment. La mort suivra.
Il déclame:
Les coudes d’Odile
Sont mon talon d’Achille.
Puis, utilisant le dos d’Odile comme écritoire, notre Valmont bronzé écrit une carte postale à Sophie:
«Chère Obsession,
Pourrais-tu avoir la gentillesse de me sauver de moi-même? Sinon je mets les pieds dans l’eau et les doigts dans la prise. Il existe une chose qui est pire que d’être avec toi: c’est d’être sans toi. Reviens. Si tu reviens, je t’offre une New Beetle. Bon, d’accord, c’est un peu con comme proposition mais c’est ta faute: depuis que tu es partie, je deviens de plus en plus sérieux. Je me suis aperçu qu’il n’existait pas d’autre fille comme toi. Et j’en ai conclu que je t’aimais».
Inutile de signer, Sophie reconnaîtra un style si personnel. Juste après avoir envoyé la carte postale, Octave regrette de ne pas l’avoir suppliée à genoux: «au secours j’y arrive pas je peux pas me passer de toi Sophie c’est pas possible qu’on soit plus ensemble si je te perds je perds tout», merde, ramper à ses pieds, voilà ce qu’il fallait faire, même ça il n’en a pas été capable?
Avant Sophie, il draguait les filles en leur reprochant d’avoir des faux cils. Elles démentaient. Il leur demandait alors de fermer les yeux pour vérifier, et en l’agence, rue du Pont-Neuf, un endroit sombre et silencieux pour faire l’amour contre un mur de béton, debout entre deux bagnoles de fonction. Le plus long orgasme de leur vie à tous les deux. Ensuite, elle lui emprunta son téléphone portable, y tapa son numéro et l’enregistra en mémoire:
— Comme ça, tu ne pourras pas dire que tu l’as perdu.
Octave était tellement amoureux d’elle que son corps se rebellait dès qu’il en était séparé. Il attrapait des boutons, des allergies, des plaques rouges dans le cou, des douleurs stomacales, des insomnies continues. Quand le cerveau croit tout contrôler, le coeur se révolte, les poumons se vident. Toute personne qui nie son amour devient une mocheté et tombe malade. Être sans Sophie enlaidissait Octave. Cela reste valable aujourd’hui: il n’y a pas que la drogue qui lui manque.
— MA BITE CRIE FAMINE!
Octave crie au micro. Odile ondule. Dans la boîte de nuit de l’hôtel, Octave met les disques. Il doit se démerder avec ce qu’il y a: quelques vieux maxis discos, des compils de variété française, trois 45 tours moisis. Tant bien que mal, il parvient à remplir la piste avec les moyens du bord, notamment la plus belle chanson du monde:
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