Antoine de Saint-Exupéry - CITADELLE
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Me plaît le père, qui son fils ayant péché, s'en attribue à soi le déshonneur, s'installe dans le deuil et fait pénitence. Car son fils est de lui. Mais comme le voilà noué à son fils et régi par lui il le régira. Car je ne connais point de chemin qui n'ait qu'une direction. Si tu refuses d'être responsable des défaites, tu ne le seras point des victoires.
Si tu l'aimes, celle de ta maison, qui est ta femme, et qu'elle pèche, tu n'iras point te mêler à la foule pour la juger. Elle est de toi et tu te jugeras d'abord car tu es responsable d'elle. Ton pays a failli? J'exige que tu te juges: tu es de lui.
Car certes te viendront des témoins étrangers devant lesquels tu auras à rougir. Et pour te purger de la honte tu te désolidariseras de ses fautes. Mais il te faut bien quelque chose de quoi te faire solidaire. De ceux qui ont craché sur ta maison? Ils avaient raison, diras-tu. Peut-être. Mais je te veux de ta maison. Tu t'écarteras de ceux qui crachaient. Tu n'as pas à cracher toi-même. Tu rentreras chez toi pour prêcher: «Honte, diras-tu, pourquoi suis-je si laid en vous?» Car s'ils agissent sur toi et te couvrent de honte et que tu acceptes la honte, alors tu peux agir sur eux et les embellir. Et c'est toi que tu embellis.
Ton refus de cracher n'est point couverture des fautes. C'est partage de la faute pour la purger.
Ceux-là qui se désolidarisent et ameutent eux-mêmes les étrangers: «Voyez cette pourriture, elle n'est point de moi…» Mais il n'est rien dont ils soient solidaires. Ils te diront qu'ils sont solidaires des hommes, ou de la vertu ou de Dieu. Mais ce ne sont plus que mots creux, s'ils ne signifient nœuds de liens. Et Dieu descend jusqu'à la maison pour se faire maison. Et pour l'humble qui allume les cierges, Dieu est devoir de l'allumage des cierges. Et pour celui-là qui est solidaire des hommes, l'homme n'est point simple mot de son vocabulaire, l'homme c'est ceux dont il est responsable. Trop facile de s'évader et de préférer Dieu à l'allumage des cierges. Mais je ne connais point l'homme, mais des hommes. La liberté, mais des hommes libres. Le bonheur, mais des hommes heureux. La beauté, mais des choses belles. Dieu, mais la ferveur des cierges. Et ceux-là qui poursuivent l'essence autrement que comme naissance ne montrent que leur vanité et le vide de leurs cœurs. Et ils ne vivront ni ne mourront, car on ne meurt ni ne vit par des mots.
Donc celui-là qui juge et n'étant plus solidaire de rien, juge pour soi, tu butes sur sa vanité comme sur un mur. Car il s'agit de son image non de son amour. Il ne s'agit point de lui comme lien, mais de lui comme objet regardé. Et cela n'a point de sens.
Donc ceux de ta maison, de ton domaine, de ton empire, s'ils te font honte tu me prétendras faussement que tu te proclames pur pour les purifier, puisque tu es d'eux. Mais tu n'es plus d'eux devant les témoins, tu ne réhabilites que toi. Car, te dira-t-on avec raison: «S'ils sont comme toi, pourquoi ne sont-ils pas ici avec toi à cracher?…» Tu les renfonces dans leur honte et tu te nourris de leur misère.
Certes, tel peut être indigné par la bassesse, les vices, la honte de sa maison, de son domaine, de son empire et s'en évader pour chercher l'homme. Et il est signe, puisqu'il en est, de l'honneur des siens. Quelque chose de vivant dans l'honneur des siens le délègue. Il est signe que d'autres tendent à remonter à la lumière.
Mais voilà bien un périlleux ouvrage, car il lui faut plus de vertu que devant la mort. Il trouvera des témoins prêts qui lui diront: «Tu es toi, de cette pourriture!» Et s'il se considère, il répondra: «Oui, mais moi j'en suis sorti.» Et les juges diront: «Ceux qui sont propres voilà qu'ils sortent! Ceux qui restent sont pourriture.» Et l'on t'encensera, mais toi seul. Et non les tiens en toi. Tu feras ta gloire de la gloire des autres. Mais tu seras seul, comme le vaniteux ou comme le mort.
Tu détiens, si tu pars, un périlleux message. Car tu es signe de leur bonheur puisque tu souffrais. Et voici que tu les distingues de toi.
Tu n'as d'espoir d'être fidèle que dans le sacrifice de la vanité de ton image. Tu diras: «Je pense comme eux», sans distinguer. Et l'on te méprisera.
Mais peu t'importera ce mépris, car tu es partie de ce corps. Et tu agiras sur ce corps. Et tu le chargeras de ta propre pente. Et ton honneur tu le recevras de leur honneur. Car il n'est rien d'autre à espérer.
Si tu as honte avec raison ne te montre pas. Ne parle pas. Ronge ta honte. Excellente cette indignation qui te forcera de te refaire en ta maison. Car elle dépend de toi. Mais celui-là a les membres malades: il se coupe donc les quatre membres. C'est un fou. Tu peux aller mourir pour faire en toi respecter les tiens, mais non les renier car c'est alors toi que tu renies.
Bon et mauvais ton arbre. Ne te plaisent pas tous les fruits. Mais il en est de beaux. Trop facile de te flatter des beaux et de renier les autres. Car ils sont aspects divers d'un même arbre. Trop facile de choisir les branches. Et de renier les autres branches. Sois orgueilleux de ce qui est beau. Et si le mauvais l'emporte, tais-toi. A toi de rentrer dans le tronc et de dire: «Que dois-je faire pour guérir ce tronc?»
Celui qui émigré de cœur, le peuple le renie et lui-même reniera son peuple. Il en est ainsi nécessairement. Tu as accepté d'autres juges. Il est donc bon que tu deviennes des leurs. Mais ce n'est point la terre et tu en mourras.
C'est l'essence de toi qui fait le mal. Ton erreur est de distinguer. Il n'est rien que tu puisses refuser. Tu es mal ici. Mais c'est de toi-même.
Je renie celui qui renie sa femme, ou sa ville, ou son pays. Tu es mécontent d'eux? Tu en fais partie. Tu es d'eux ce qui pèse vers le bien. Tu dois entraîner le reste. Non les juger de l'extérieur.
Car il est deux jugements. Celui que tu fais de toi-même, de ta part, comme juge. Et sur toi.
Car il ne s'agit point de bâtir une termitière. Tu renies une maison, tu renies toutes les maisons. Si tu renies une femme, tu renies l'amour. Tu quitteras cette femme, mais tu ne trouveras point l'amour.
CLXXVI
«Cependant, me dis-tu, tu me cries contre les objets, mais il est des objets qui m'augmentent. Et contre le goût des honneurs, et il est des honneurs qui me grandissent. Et où est le secret puisqu'il est des honneurs qui diminuent.
C'est qu'il n'est point d'objets, ni d'honneurs ni de gages. Ils valent par l'éclairage de ta civilisation. Ils font partie d'abord d'une structure. Et ils l'enrichissent. Et s'il se trouve que tu serves la même tu es enrichi d'être plus. Ainsi de l'équipe s'il est une équipe véritable. L'un de ceux de l'équipe a remporté un prix et chacun de l'équipe se sent enrichi dans son cœur. Et celui qui a remporté le prix est fier pour l'équipe, et il se présente rougissant avec son prix sous le bras, mais s'il n'est point d'équipe mais une somme de membres, le prix ne signifiera quelque chose que pour celui qui le reçoit. Et il méprisera les autres de ne point l'avoir obtenu. Et chacun des autres enviera et haïra celui qui a reçu le prix. Car chacun a été frustré. Ainsi les mêmes prix sont objets d'ennoblissement pour les premiers, d'avilissement pour les seconds. Car te favorise cela seul qui fonde les chemins de tes échanges.
Ainsi de mes jeunes lieutenants qui rêvent de mourir pour l'empire, si j'en fais des capitaines. Tout glorieux les voilà, mais où vois-tu rien là qui les diminue? Je les ai rendus plus efficaces, plus sacrifiés. Et, les ennoblissant, j'ennoblis plus grand qu'eux. Ainsi du commandant qui servira mieux le navire. Et le jour où je l'ai nommé il s'enivre et enivre ses capitaines. Ainsi de la femme heureuse d'être belle à cause de l'homme qu'elle illumine. Voilà qu'un diamant l'embellit. Et il embellit l'amour.
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