Je me retirai en priant le général de ne pas s’inquiéter, en l’assurant que tout se passerait très bien.
À l’étranger, les Russes sont quelquefois lâches; ils craignent trop le qu’en-dira-t-on. Ils s’inquiètent beaucoup de savoir si une chose est convenable ou non. Ils ont l’âme dans un corset, surtout ceux qui prétendent à une situation en vue. Mais le général m’a laissé entendre que sa situation personnelle est particulièrement difficile. C’est précisément à cause de cette situation particulièrement difficile qu’il était devenu tout à coup si lâche et avait changé de ton avec moi. Mais le lendemain ce sot pouvait changer encore et s’adresser aux autorités; il fallait donc me tenir sur mes gardes. Je n’avais d’ailleurs aucun intérêt à irriter le général. Mais je voulais me venger de Paulina et l’amener à me prier elle-même de m’arrêter, car mes imprudences pouvaient finir par la compromettre… De plus, je ne voulais pas, devant elle, reculer et passer pour une poule mouillée. Ce n’était pas au baron à se servir de sa canne avec moi. Je tenais à me moquer d’eux tous et à me tirer en homme de cette affaire.
Ce matin j’ai appelé le garçon et demandé que désormais on fît un compte à part pour moi. J’ai conservé ma chambre, qui n’était pas trop chère. D’ailleurs, je possède six cents florins, et… qui sait?… peut-être une fortune. Chose étrange! je n’ai encore rien gagné, et je ne puis m’empêcher d’avoir des pensées de millionnaire.
Je me proposais, malgré l’heure matinale, d’aller chez M. Astley, à l’hôtel d’Angleterre, quand de Grillet entra chez moi. C’était la première fois qu’il me faisait tant d’honneur. Pendant ces derniers temps, nous avions eu des rapports un peu tendus. Il me méprisait et je le détestais. J’avais des motifs particuliers pour le détester. Sa visite m’étonna donc beaucoup.
Il me salua très poliment, me fit des compliments banals sur mon installation, et, me voyant le chapeau à la main, me demanda si j’allais me promener. Je lui répondis que je me rendais chez M. Astley pour affaires. Aussitôt son visage devint soucieux.
De Grillet est, comme tous les Français, gai, aimable quand il le faut ou quand cela rapporte, et terriblement ennuyeux quand la gaieté et l’amabilité ne sont pas nécessaires. Le Français est très rarement aimable par tempérament; il ne l’est presque jamais que par calcul. S’il sent la nécessité d’être original, sa fantaisie est ridicule et affectée; au naturel, c’est l’être le plus banal, le plus mesquin, le plus ennuyeux du monde. Il faut être une jeune fille russe, je veux dire quelque chose de très neuf et de très naïf, pour s’éprendre d’un Français. Il n’y a pas d’esprit sérieux qui ne soit choqué par l’affreux chic de garnison qui fait le fond de ces manières convenues une fois pour toutes, par cette amabilité mondaine, par ce faux laisser-aller et cette insupportable gaieté.
– Je viens pour affaires, commença-t-il d’un ton dégagé, je suis l’envoyé ou, si vous préférez, l’intermédiaire du général. Il m’a expliqué la chose en détail, et je vous avoue…
– Écoutez, monsieur de Grillet, interrompis-je, je vous agrée comme intermédiaire: je ne suis qu’un outchitel, je ne suis pas l’ami de la maison, et l’on ne me fait pas de confidences. Mais, dites-moi, êtes-vous de la famille? Car enfin, vous prenez intérêt à tout et à tous, vous êtes mêlé à tout, et tout de suite c’est vous qu’on choisit pour l’intermédiaire!…
Ma question lui déplut.
– Je suis lié avec le général par des intérêts communs et par d’autres considérations particulières, dit-il sèchement. Le général m’a envoyé vous prier de renoncer à vos intentions d’hier. Vos inventions sont très spirituelles, mais aussi très malencontreuses. Le baron ne vous recevra pas, et ce ne sont pas les moyens de se débarrasser de vous qui lui manqueront. Dès lors, pourquoi vous entêter? Le général vous a promis hier de vous reprendre à la première occasion favorable; il vous autorise aujourd’hui à lui réclamer vos appointements sans le servir. C’est assez convenable, n’est-ce pas?
Je lui répondis avec calme qu’il se trompait, que le baron m’écouterait. Je le priai ensuite de me dire franchement s’il était venu chez moi dans un autre but encore, et s’il ne désirait pas apprendre quel parti j’avais pris.
– Mais sans doute, il est assez naturel que le général veuille savoir comment vous agirez.
Et, pour m’écouter, il s’assit dans une position très commode, la tête renversée sur le dossier de son fauteuil. Je fis tous mes efforts pour lui laisser croire que je prenais la chose au sérieux; je lui expliquai que le baron m’avait offensé en s’adressant au général comme si je n’étais qu’un domestique, qu’il m’avait fait priver de ma place, que, naturellement, je me sentais blessé, mais que je savais comprendre les différences de position sociale et d’âge… Je me tenais à grand’peine pour ne pas éclater de rire.
– Je ne veux pas commettre une légèreté de plus, ajoutai-je. Je n’irai pas demander réparation au baron; mais je crois avoir le droit d’offrir mes excuses à la baronne. Pourtant, je renonce même à cela, les procédés offensants du général et du baron ne me le permettant plus. Tout le monde croirait que j’ai fait des excuses dans le but de rattraper ma place. Tout compte fait, il faudra donc que j’exige, moi, des excuses du baron; mais dans une forme assez modérée. Par exemple, qu’il me dise: «Je n’ai pas voulu vous offenser.» Et alors, à mon tour, les mains libres et le cœur ouvert, je lui offrirai mes excuses. En un mot, terminai-je, je demande que le baron me délie les mains.
– Fi! quelle subtilité! quelle finesse exagérée! Mais avouez donc, monsieur, que vous faites tout cela pour ennuyer le général… ou peut-être avez-vous quelque autre projet, mon cher monsieur… monsieur… pardon; monsieur Alexis, n’est-ce pas?…
– Mais, mon cher marquis, en quoi cela vous intéresse-t-il?
– Eh bien! le général…
– Et le général, en quoi cela l’intéresse-t-il? Il manifestait hier quelque inquiétude; mais comme il ne m’a rien expliqué…
– Il y a ici… il existe ici une circonstance particulière, interrompit M. de Grillet sur un ton suppliant où le mécontentement perçait de plus en plus. Vous connaissez mademoiselle de Comminges?
– C’est-à-dire mademoiselle Blanche?
– Mademoiselle Blanche de Comminges et sa mère, madame veuve de Comminges. Vous savez que le général est amoureux et que le mariage est proche. Imaginez l’effet désastreux d’un scandale, d’une histoire…
– Je ne vois ici ni scandale ni histoire concernant ce mariage.
– Mais le baron est si irascible! Un caractère prussien, vous savez; il fera une querelle d’Allemand.
– Alors, cela ne me regarde plus. Je ne suis plus de la maison du général.
Je faisais tout mon possible pour qu’il ne comprît rien à ce que je lui disais.
– Et d’ailleurs, s’il est entendu que mademoiselle Blanche épouse le général, qu’attend-on? Et pourquoi cachait-on ce projet aux gens de la maison?
– Je ne peux pas vous… enfin, ce n’est pas encore… enfin… vous savez qu’on attend des nouvelles de Russie. Le général a besoin d’arranger ses affaires.
– Ah! la babouschka!
De Grillet me regarda avec haine.
– En tout cas, reprit-il, je compte sur votre obligeance, sur votre esprit, sur votre tact… Certainement, vous ferez cela pour cette famille, où vous êtes aimé comme un parent, estimé…
– Mais enfin, j’ai été chassé. Vous prétendez maintenant que c’est pour la forme; mais convenez que si on vous disait: «Je ne veux pas te tirer les oreilles, mais tu dois dire partout que je te les ai tirées», vous n’en seriez pas très flatté.
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