Elle était un peu rouge, à présent, avec des yeux étranges, des yeux ardents et timides, moins hardis que tout à l’heure, des yeux troublés, si bleus avec une pupille si noire qu’ils ne semblaient point naturels.
Servigny paraissait gris. Il s’appuya contre une porte pour reprendre son aplomb.
Elle lui dit :
— Pas de tête, mon pauvre Muscade, je suis plus solide que vous.
Il souriait d’un rire nerveux et il la dévorait du regard avec des convoitises bestiales dans l’œil et dans le pli des lèvres.
Elle demeurait devant lui, laissant en plein, sous la vue du jeune homme, sa gorge découverte que soulevait son souffle.
Elle reprit :
— Dans certains moments, vous avez l’air d’un chat qui va sauter sur les gens. Voyons, donnez-moi votre bras, et allons retrouver votre ami.
Sans dire un mot, il offrit son bras, et ils traversèrent le grand salon.
Saval n’était plus seul. La marquise Obardi l’avait rejoint. Elle lui parlait de choses mondaines, de choses banales avec cette voix ensorcelante qui grisait. Et, le regardant au fond de la pensée, elle semblait lui dire d’autres paroles que celles prononcées par sa bouche. Quand elle aperçut Servigny, son visage aussitôt prit une expression souriante et, se tournant vers lui :
— Vous savez, mon cher duc, que je viens de louer une villa à Bougival pour y passer deux mois. Je compte que vous viendrez m’y voir. Amenez votre ami. Tenez, je m’y installe lundi, voulez-vous venir dîner tous les deux samedi prochain ? Je vous garderai toute la journée du lendemain.
Servigny tourna brusquement la tête vers Yvette. Elle souriait, tranquille, sereine, et elle dit avec une assurance qui n’autorisait aucune hésitation :
— Mais certainement que Muscade viendra dîner samedi. Ce n’est pas la peine de le lui demander. Nous ferons un tas de bêtises, à la campagne.
Il crut voir une promesse naître dans son sourire et saisir une intention dans sa voix.
Alors la marquise releva ses grands yeux noirs sur Saval :
— Et vous aussi, baron ?
Et son sourire à elle n’était point douteux. Il s’inclina :
— Je serai trop heureux, Madame.
Yvette murmura, avec une malice naïve ou perfide :
— Nous allons scandaliser tout le monde, là-bas, n’est-ce pas, Muscade ? Et faire rager mon régiment.
Et d’un coup d’œil elle désignait quelques hommes qui les observaient de loin.
Servigny lui répondit :
— Tant que vous voudrez, mam’zelle.
En lui parlant, il ne prononçait jamais Mademoiselle, par suite d’une camaraderie familière.
Et Saval demanda :
— Pourquoi donc Mademoiselle Yvette appelle-t-elle toujours mon ami Servigny « Muscade » ?
La jeune fille prit un air candide :
— C’est parce qu’il vous glisse toujours dans la main, Monsieur. On croit le tenir, on ne l’a jamais.
La marquise prononça d’un ton nonchalant, suivant visiblement une autre pensée et sans quitter les yeux de Saval :
— Ces enfants sont-ils drôles !
Yvette se fâcha :
— Je ne suis pas drôle ; je suis franche ! Muscade me plaît, et il me lâche toujours, c’est embêtant, cela.
Servigny fit un grand salut.
— Je ne vous quitte plus, mam’zelle, ni jour ni nuit.
Elle eut un geste de terreur :
— Ah ! Mais non ! Par exemple ! Dans le jour, je veux bien, mais la nuit, vous me gêneriez.
Il demanda avec impertinence :
— Pourquoi ça ?
Elle répondit avec une audace tranquille :
— Parce que vous ne devez pas être aussi bien en déshabillé.
La marquise, sans paraître émue, s’écria :
— Mais ils disent des énormités. On n’est pas innocent à ce point.
Et Servigny, d’un ton railleur, ajouta :
— C’est aussi mon avis, marquise.
Yvette fixa les yeux sur lui, et d’un ton hautain, blessé :
— Vous, vous venez de commettre une grossièreté, ça vous arrive trop souvent depuis quelque temps.
Et s’étant retournée, elle appela :
— Chevalier, venez me défendre, on m’insulte.
Un homme maigre, brun, lent dans ses allures, s’approcha :
— Quel est le coupable ? dit-il avec un sourire contraint.
Elle désigna Servigny d’un coup de tête :
— C’est lui ; mais je l’aime tout de même plus que vous tous, parce qu’il est moins ennuyeux.
Le chevalier Valreali s’inclina :
— On fait ce qu’on peut. Nous avons peut-être moins de qualités, mais non moins de dévouement.
Un homme s’en venait, ventru, de haute taille, à favoris gris, parlant fort :
— Mademoiselle Yvette, je suis votre serviteur.
Elle s’écria :
— Ah ! Monsieur de Belvigne.
Puis, se tournant vers Saval, elle présenta :
— Mon prétendant en titre, grand, gros, riche et bête. C’est comme ça que je les aime. Un vrai tambour-major… de table d’hôte. Tiens, mais vous êtes encore plus grand que lui. Comment est-ce que je vous baptiserai ?… Bon ! Je vous appellerai M. de Rhodes fils, à cause du colosse qui était certainement votre père. Mais vous devez avoir des choses intéressantes à vous dire, vous deux, par-dessus la tête des autres, bonsoir.
Et elle s’en alla vers l’orchestre, vivement, pour prier les musiciens de jouer un quadrille.
Mme Obardi semblait distraite. Elle dit à Servigny d’une voix lente, pour parler :
— Vous la taquinez toujours, vous lui donnerez mauvais caractère, et un tas de vilains défauts.
Il répliqua :
— Vous n’avez donc pas terminé son éducation ?
Elle eut l’air de ne pas comprendre et elle continuait à sourire avec bienveillance.
Mais elle aperçut, venant vers elle, un monsieur solennel et constellé de croix, et elle courut à lui :
— Ah ! Prince, Prince, quel bonheur !
Servigny reprit le bras de Saval, et l’entraînant :
— Voilà le dernier prétendant sérieux, le prince Kravalow. N’est-ce pas qu’elle est superbe ?
Et Saval répondit :
— Moi, je les trouve superbes toutes les deux. La mère me suffirait parfaitement.
Servigny le salua :
— À ta disposition, mon cher.
Les danseurs les bousculaient, se mettant en place pour le quadrille, deux par deux et sur deux lignes, face à face.
— Maintenant, allons donc voir un peu les Grecs, dit Servigny.
Et ils entrèrent dans le salon de jeu.
Autour de chaque table un cercle d’hommes debout regardait. On parlait peu, et parfois un petit bruit d’or jeté sur le tapis ou ramassé brusquement, mêlait un léger murmure métallique au murmure des joueurs, comme si la voix de l’argent eût dit son mot au milieu des voix humaines.
Tous ces hommes étaient décorés d’ordres divers, de rubans bizarres et ils avaient une même allure sévère avec des visages différents. On les distinguait surtout à la barbe.
L’Américain roide avec son fer à cheval, l’Anglais hautain avec son éventail de poils ouvert sur la poitrine, l’Espagnol avec sa toison noire lui montant jusqu’aux yeux, le Romain avec cette énorme moustache dont Victor-Emmanuel a doté l’Italie, l’Autrichien avec ses favoris et son menton rasé, un général russe dont la lèvre semblait armée de deux lances de poils roulés, et des Français à la moustache galante révélaient la fantaisie de tous les barbiers du monde.
— Tu ne joues pas ? demanda Servigny.
— Non, et toi ?
— Jamais ici. Veux-tu partir, nous reviendrons un jour plus calme. Il y a trop de monde aujourd’hui, on ne peut rien faire.
— Allons !
Et ils disparurent sous une portière qui conduisait au vestibule.
Dès qu’ils furent dans la rue, Servigny prononça :
— Eh bien ! Qu’en dis-tu ?
— C’est intéressant, en effet. Mais j’aime mieux le côté femmes que le côté hommes.
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